Nicolas JENSON
Sommevoire vers 1420 – Venise 1480
Imprimeur et libraire
(Cette page est faite à partir des chroniques littéraires alphabétiques d’Annie Massy dont on peut lire des extraits sur ce site, dans la rubrique « Livres en téléchargement gratuit »)
Présentation
Écrire ! Acte artistique et essentiellement créatif et pourait-on croire, personnel ! On pense à l’auteur mais on oublie ou néglige tous ceux qui ont permis à une inspiration de se matérialiser en objet livre : tous ces inconnus de génie ou laborieux qui ont découvert les pigments sans lesquels nous ne pourrions pas admirer les peintures des cavernes ; ces minotiers d’une lointaine Chine plurimillénaire qui ont façonné le papier à partir de déchets de tissu ; cet obscure pêcheur ou cultivateur des bords du Nil qui a, un jour, retiré l’écorce d’un pied de papyrus, l’a fait sécher et l’a tressé pour en faire un support sur lequel d’autres ont imaginé faire courir un calame trempé dans de l’encre… encre elle-même inventée par on ne sait plus qui… Chaque lieu et chaque époque apportent son lot d’innovations qui permettent de garder et de rendre de plus en plus accessibles les fruits de l’esprit.
Cette page de la « Route de Écrivains » va donc être différente des autres : elle ne présente ni poète, ni romancier, ni fabuliste, ni épistolaire, ni essayiste… Elle met en avant quelqu’un qui fut, certes, célèbre en son temps, mais qui est aujourd’hui quasiment inconnu. Pourtant, sans lui, des oeuvres et des écrivains auraient été oubliés. En tant qu’imprimeur puis libraire, Nicolas JENSON a permis de répandre la connaissance des oeuvres de l’antiquité et de son époque. Il a été un maillon essentiel de la Renaissance européenne.
Éléments biographiques
Nicolas Jenson est né à Sommevoire (actuellement en Haute-Marne) vers 1420, village qu’il quitte pour travailler et faire fortune mais auquel il reste attaché par sa famille et deux de ses filles.
Ses origines sont peu connues. Ce que l’on sait de lui vient de l’œuvre qu’il a laissée, quelques lettres à sa mère et à son frère, ainsi que son testament. Sa naissance est attestée à Sommevoire mais la date est approximative : vers 1420. Ce village dans l’actuelle Haute-Marne, a vu se développer les fonderies au XIXe siècle et est aujourd’hui connu pour son « Paradis » autrement dit un ensemble de modèles qui a servi à fondre des statues en bronze. Est-ce à dire que la famille de Nicolas Jenson y travaillait déjà le métal ? On n’en sait rien mais il est sûr qu’elle devait être aisée car il a appris à lire, écrire et le latin, voire des rudiments de grec ancien. Si l’industrie du fer est évoquée, c’est qu’on retrouve plus tard le jeune homme à Tours, comme graveur de monnaie. Ses qualités sont remarquées par un envoyé du roi Charles VII recherchant un espion pour Mayence. Dans cette ville allemande, en effet, un certain Jean Gutenberg a trouvé le moyen d’imprimer du papier et du parchemin, au moyen de caractères mobiles et ainsi de multiplier des feuilles identiques.
Nicolas Jenson se fait embaucher chez Gutenberg où il reste un an (en 1458) pour s’initier à ce nouvel art. Ensuite, il acquiert des compétences supplémentaires et plus d’expérience dans un autre atelier. Mais en automne 1462 Mayence est incendiée et ses habitants massacrés. Il fuit et revient en France. Le roi est mort et son fils Louis XI, ne croit pas en l’avenir de cette nouvelle industrie peut-être démoniaque. Nicolas Jenson décide donc de rejoindre ses anciens collègues allemands réfugiés en Italie.
Un artisan de la Renaissance
Voici donc Nicolas Jenson à Venise après un court séjour à Rome où il a travaillé dans un monastère. Il y retrouve d’anciens collègues et amis qui ont fui comme lui Mayence en flammes. Déjà installés, ils vont l’embaucher puis l’aider à se mettre à son compte : il n’y a pas de concurrence en imprimerie à cette époque-là.
Venise ! La « sérénissime » ! Ville luxueuse et luxuriante, ouverte au commerce international et à toutes les nouveautés. Les églises dorées côtoient la prostitution ; les riches palais des notables attirent tous les aventuriers. Au milieu de quinzième siècle, c’est incontestablement l’endroit où il faut être pour y développer une idée et une industrie géniales.
Depuis 1453 et la prise de Constantinople par les Turcs, Venise voit affluer des moines et des érudits grecs avec des œuvres d’auteurs anciens inconnus en Occident, notamment les sept-cent-quarante manuscrits dits du Cardinal Bessarion. Un esprit nouveau commence à souffler. On parle d’« Humanisme », la redécouverte des cultures grecque et latine, qui commence au « quattro cento » (les années quatre-cents autrement dit le quinzième siècle pour nous) en Italie. Il se répand ensuite en France et en Europe au seizième siècle. Mais encore faut-il que les documents précieux et uniques, puissent se multiplier et circuler : c’est là qu’intervient l’œuvre exceptionnelle de Nicolas Jenson.
Nicolas Jenson s’installe à son compte à Venise en 1468. Il ne va pas seulement y copier le travail de Gutenberg, il va innover et développer cet art nouveau afin de créer des livres plus faciles à lire. Pour façonner des caractères mobiles, il abandonne la gravure « en creux » (semblable à celle des pièces de monnaie) et adopte un système de poinçon sur une matrice en cuivre où sont ensuite coulés des caractères en plomb identiques les uns aux autres. Il cherche non pas « La » lettre mais « Les » lettres parfaites, pas la lourde écriture gothique allemande mais la cursive plus lisible des copistes contemporains. Désormais il imprime de longues lignes qui circulent de gauche à droite au lieu des deux colonnes traditionnelles, par page. Il crée des caractères différents pour les titres et même les citations en grec ancien. Il n’oublie pas la ponctuation y compris les esperluètes et invente le trait d’union. La lecture doit être attractive et le décryptage des caractères, rapide.
Le livre à l’époque de Nicolas Jenson reste néanmoins, un luxe. D’ailleurs seule une petite partie de la société sait lire : des moines, des étudiants et professeurs d’université, quelques bourgeois nantis… Il existe donc peu de clients. Leurs revenus sont inégaux donc il faut leur proposer différentes sortes de livres à tous les prix : parfois juste des feuillets imprimés en noir et blanc, parfois des luxueux sur papier ou parchemin (peau de chèvre) voire sur vélin (peau très fine presque transparente de veau mort-né). Les plus luxueux sont reliés et enluminés. On parle d’incunables pour ces ouvrages imprimés entre 1450 et 1501.
Nicolas Jenson, entrepreneur et chef d’affaires exceptionnels, fait travailler une multitude de professionnels et pas seulement des graveurs, relieurs, enlumineurs et employés aux presses dans son atelier. Il y a aussi les fabricants d’encre et ceux de papier, fait à partir de vieux vêtements en chanvre et lin, dans des moulins ; les négociants en peau et bien sûr, des financiers et des courtiers. Il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre. Pour ce faire, Nicolas Jenson s’adapte aux lecteurs potentiels et à côté des opus en latin, il prend le risque d’imprimer des ouvrages contemporains et en langage courant. Il organise des ventes vers l’Allemagne puis le reste de l’Europe, à destination des monastères, cloîtres et couvents puis traite avec des commerçants qui ouvrent boutique. Enfin, les professeurs d’université le rejoignent et lui soumettent des manuscrits traduits de l’antiquité ou de vulgarisation chrétienne.
Ainsi Nicolas Jenson, graveur, imprimeur, éditeur, inventeur et même libraire (puisqu’il ouvre la première librairie de Venise), a contribué fortement à la diffusion de la pensée humaniste.
En seulement dix ans, sont sortis de son atelier plus de cent séries de livres différents, vendus dans toute l’Europe. Certains exemplaires subsistent encore, précieusement gardés dans les bibliothèques. Mais les livres qui ont fait sa gloire et sa fortune l’ont aussi tué : il meurt de saturnisme à cause des vapeurs de plomb qu’il a trop souvent coulé.
La postérité de Nicolas Jenson
Que reste-t-il de Nicolas JENSON ? D’abord, un titre important puisque le Pape l’a nommé « Comte palatin ». Son testament atteste qu’il a bien vécu puisque, sans s’être marié, il laisse quatre enfants : un fils à Tours, des jumelles à Sommevoire et une fille à Venise, dont il a à cœur d’assurer l’avenir. Il laisse un atelier avec huit presses, une librairie, une bibliothèque exceptionnelle et une jolie fortune à partager entre ses amis et sa famille de Sommevoire avec qui il est toujours resté en contact.
Voici quelques titres de livres qu’il a imprimés (liste non exhaustive) :
1467 ; De Civitate Dei (Augustin d’Hippone)
1470 : De Lingua Latinae Elegantia (succès phare de l’Humanisme)
1471 : La Parole dévote ; La Vita della gloriosissima vergine Maria (Antonio Cornazzano)
1472 : Historia naturalis (Pline le Jeune) ; De Evangelica Praeparatione (Eusèbe de Césarée) ; Noctes Atticae (Aulu-Gille) ; De Vita XV Caesarum (Suétone)
1473 : Les Décrets de Gratien (en gothique allégé et présentation plus conforme au public des lecteurs de cette époque) ; De Situ Orbis Terrrume (Caius Julius Solinus)
1475 : Les Constitutiones (Pape Clément V)
1476 : Biblia latina (Virgile, Boccace…)
De Veritate Catholicae Fidei (Saint Thomas d’Aquin)
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Mais si Nicolas Jenson a connu gloire et fortune grâce à son inventivité et son labeur acharné, ce qui a permis de garder une trace de lui, combien de centaines, de milliers d’autres, ont disparu des limbes de la mémoire historique ? En le présentant, c’est également une façon de rendre hommage à tous les intermédiaires et « petites mains » qui permettent aux livres d’exister et aux auteurs de matérialiser leurs œuvres.
Pour aller plus loin, on peut lire : Moi, Nicolas Jenson, Libraire à Venise en 1470… (Éditions Liralest, 2021) de Philippe Deblaise (Expert en livres anciens). On retrouvera dans cet ouvrage, les éléments mentionnés dans cette page, avec un peu plus de détails et surtout, une reconstitution magistrale de la vie à Venise au quinzième siècle.