Quand Ariane P. m’a proposé d’écrire des chroniques pour le site de l’ADILL (Association de Défense et Illustration de la Littérature de Lorraine) l’idée m’a d’emblée séduite. Le but était de présenter des auteurs de notre histoire littéraire mais de façon ludique pour les découvrir ou les redécouvrir autrement, afin d’inciter à les lire ou relire.

       Les auteurs seront mis en valeur de façon alphabétique, une fois par mois, donc vingt-six écrivains, poètes ou philosophes, pendant un peu plus de deux ans. Impossible d’être exhaustive et le choix ne dépend que de mon bon vouloir : c’est une façon qui en vaut d’autres de trier parmi nos « incontournables », n’est-ce pas ? Les chroniques ne sont pas davantage complètes : elles se veulent « amuse-gueule » pas festins et encore moins orgies, autrement dit, elles visent à rappeler que nos auteurs passés ont encore tant à nous dire et à quel point ils font toujours partie de nos vies.

       Littérature éternelle qui se réveille comme par magie lorsque nous replongeons dedans !

Sommaire

Les chroniques qui ont déjà été effacées puisque seules les cinq plus récentes sont publiées sur ce site : 

A comme Arthur RIMBAUD (1854 – 1891) ; B comme BALZAC (1799-1850) ; C comme CORNEILLE (1606-1684) ; D comme DIDEROT (1713-1784) ; E (ou É) comme Émilie du CHÂTELET (1706 – 1749) ; F comme Gustave FLAUBERT ( 1821 – 1880) ; G comme Edmond-Jules de GONCOURT ; H. comme Homère ; I comme Ionesco (1909 – 1994) ; J. comme Jean de Joinville (1225 – 1317) ; K. comme KAFKA …

restent : 

L comme Louise Labé (vers 1524 – 1566)

M. comme Marguerite Duras (1914 – 1996)

N. comme Nicolas Jenson (vers 1420 – 1480)

O. comme Charles d’Orléans ( 1394 – 1465)

P. comme Georges Perec (1936 – 1982)

(Les chroniques sont mises en ligne selon leur ordre de conception, la plus récente étant en premier. Vous ne trouverez sur cette page que les cinq dernières. Il convient donc de les lire régulièrement avant qu’elles ne soient effacées.)

P. comme Georges Perec ( 1936 – 1982)

     

        Les écrivains célèbres dont le nom (ou le prénom) commencent par P. ne manquent pas : Perrault, Péguy, Pascal, Ponge, Prévert, Prévost, Proust et pourquoi pas Pierre de Ronsard… et j’en oublie. Là encore, notre littérature française présente tant de talents que la subjectivité va trancher… quoique ce n’est pas arbitraire pour autant… Mon choix se porte sur un artiste emblématique de notre vingtième siècle, un homme et une œuvre marqués par les grands événements qui ont réussi à en témoigner d’une façon tout-à-fait personnelle et originale.

        Ce sera donc Georges Perec (1936 – 1982) (sans accent sur le e mais à prononcer [pérek]

         Georges Perec est un écrivain prolifique et éclectique qui n’est cependant pas le plus connu du vingtième siècle. Il a pourtant obtenu des prix littéraires : en 1965, le Renaudot pour son premier roman Les Choses et en 1978, le Medicis pour La Vie Mode d’emploi. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui s’organisent autour de quatre axes qui peuvent d’ailleurs se superposer : romanesque, autobiographique, sociologique et ludique. Il a également composé des poèmes, des pièces radiophoniques et participé à des films. Si je lui offre une place dans mes chroniques littéraires alphabétiques ce n’est pas du fait de l’intensité de son œuvre mais son originalité et son inventivité.

P. comme (sans) Passé

       Georges Perec est un orphelin de la guerre, fils de juifs polonais émigrés. Son père, engagé volontaire dans la légion étrangère, meurt au front en juin 1940 et sa mère disparait dans son transfert à Auschwitz en 1943. Trois de ses grands-parents ne reviennent pas non plus des camps. Sauvé par la Croix Rouge, il passe la guerre dans un home d’enfants en Isère puis et recueilli de 1945 à 1957, par sa tante maternelle et son mari. Ce traumatisme le marque si profondément qu’il suit une psychanalyse en 1956 qu’il reprend entre 1971 et 1975.

Georges Perec débute, sans les mener à terme, des études d’histoire et commence officiellement à écrire dès cette époque. Il se marie en 1960 et part un an en Tunisie où son épouse a été nommée comme enseignante. De 1961 à 1978 il est documentaliste pour le CNRS puis vit de ses écrits. En 1969 il se sépare de Paulette dont il divorce en 1980. Il passe les dernières années de sa vie avec la cinéaste Catherine Binet dont il produit un film. Il meurt le 3 mars 1982 à quarante-cinq ans d’un cancer du poumon.

P. comme Perdu

        Georges Perec est, d’abord, un acteur malgré lui des bouleversements du vingtième siècle. Côté catastrophes, notre histoire en est tatouée de partout : invasions, massacres, épidémies, Saint Bartélèmy, traite de l’esclavage, retraite de Russie, Verdun… la liste est loin d’être exhaustive. Avec des Sapiens Sapiens comme nous, la terre n’a pas besoin d’événements naturels au nom imprononçable comme Eyjafjallajökull ou tsunami, pour détruire l’humanité. Celle-ci le fait très bien toute seule. Et au vingtième siècle, avec les progrès et la mondialisation, les horreurs se sont démultipliées : deux guerres mondiales, la grippe espagnole, le jeudi noir et ses conséquences économiques et bien sûr, l’abomination absolue, la shoah. Mais même dans ses épouvantes, l’homme n’est pas parfait. Il reste toujours un enfant sur le quai d’une gare d’où part un wagon trop bondé, un fuyard laissé pour mort mais qui survit, quelques miraculés des camps de la mort et tous deviennent autant de témoins. Georges Perec en fait partie et son œuvre trouve son unité dans ce vide insurmontable laissé par sa famille disparue : 

       « Je n’ai pas de souvenir d’enfance (…) l’Histoire avec sa grande hache avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps » (W ou le Souvenir d’enfance, chapitre II)

        Ensuite, le vingtième siècle voit des transformations sociologiques et des progrès technologiques qui changent complètement la perception de notre environnement. Le rural s’urbanise, les objets envahissement le quotidien offrant autant de facilités que de frustrations. Georges Perec s’en inspire :

       « Ils voulaient jouir de la vie, mais partout autour d’eux, la jouissance se confondait avec la propriété » (Les Choses)

          Enfin, le vingtième siècle se caractérise par une suite constante de bouleversements pour ne pas dire de révolutions littéraires, inventant pléthore de tendances, de genres et de sous-genres : dadaïsme, surréalisme, roman policier, science-fiction, fantasy, autofiction, nouveau roman, existentialisme… c’est comme si chaque écrivain avait à cœur de créer son propre mouvement pour exister. Parallèlement, de nouveaux arts apparaissent, créés de toutes pièces comme le cinéma et la photographie, ou totalement renouvelés par la technique qui impose ses règles, comme la chanson. Georges Perec incruste son œuvre en profondeur dans ces découvertes.

P. comme Potentiel (Ouvroir de Littérature Potentielle)

        Intéressé et même inspiré par les nouveautés littéraires de son temps, Georges Perec commence par s’inspirer d’André Gide ou Dos Passos (Les Errants). Il adopte le style Nouveau Roman dans sa première œuvre connue, une nouvelle de quatre pages, Les Barques. Il va encore plus loin en intégrant l’OuLiPo en 1967. Cet acronyme (pour « Ouvroir de Littérature Potentielle ») est créé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain-poète Raymond Queneau. Il vise à découvrir les potentialités du langage et moderniser l’expression à travers des jeux d’écriture. Il est fondé sur des contraintes que s’impose l’auteur pour déjouer les habitudes et parvenir à des solutions originales. C’est cette inventivité qui place Georges Perec dans cette chronique où sont privilégiés ceux qui ont apporté quelque chose de différent dans notre histoire littéraire et ce, même si le reste de l’œuvre mériterait aussi que l’on s’y attarde.

        Georges Perec se définit lui-même comme un écrivain de l’OuLiPo. Son but est d’écrire une œuvre qui rassemble tous les mots de la langue française mais sans jamais écrire deux fois le même livre. Jeu et écriture vont dans le même sens. Amateur du jeu de go, il déclare :

        « Il n’existe qu’une seule activité à laquelle se puisse raisonnablement comparer le Go. On aura compris que c’est l’écriture. » (Petit traité)

          Le jeu est indissociable de ses créations. En voici quelques exemples qui sont loin de rendre compte de son importance. Ainsi, entre 1978 et 1981, il crée des mots croisés où il joue sur les différentes acceptations du mot à trouver, créant un décalage entre l’énigme et la solution : « Doit être rouge pour pouvoir être bleue » pour « viande ». Il fait paraitre deux-cents grilles dans Le Point et vingt dans Télérama. Il invente dans les recueils Ulcérations, La Clôture et Alphabets, des poèmes « hétérogrammatiques » que l’OuLiPo définit comme « un énoncé qui ne répète aucune de ses lettres ». Perec compose également un palindrome (mot ou groupe de mots qui peut se lire indifféremment de droite à gauche et de gauche à droite, tout en gardant le même sens) de 1 247 mots et 5 566 lettres.  Il joue même avec les notes : en 1971 il collabore avec Philippe Drogoz  à la mise en musique de son petit abécédaire illustré où chaque note correspond aux voyelles du texte (« a » donne La ou Fa, « e » donne Ré, « i » donne Mi ou Si, « o » donne Sol et « u » donne Ut).

P. comme Paradoxe

         Pour en revenir à la Shoah, c’est encore par le jeu que Perec l’évoque ce qui pourrait d’emblée, étonner. Plutôt que de citer des chiffres monstrueux et la description de faits insupportables, il choisit de souligner l’absurdité du vide atroce laissé par l’absence de ses proches. Dans La Disparition (1969), il écrit trois-cents pages sans la lettre « e » : derrière les jeux de massacre autour de la lettre interdite, se dessine le génocide des juifs. Tous les personnages sont marqués d’un signe fatal et meurent au moment de découvrir ce qu’il en est de leur origine.

        En 1972, il retrouve la lettre « e » dans un autre lipogramme (d’où sont exclues délibérément certaines lettres de l’alphabet) avec Les Revenentes. Cette fois-ci, il n’emploie que cette unique voyelle : « mettre en scène le dérèglement et l’entremêlement des sexes près de l’évêché d’Exeter « (Marchel Benamou, Le Castor astral, 1996)

        Le manque devient le thème de W ou le Souvenir d’enfance (1975) qui est d’ailleurs dédié à « e » (ou eux ?) Deux récits entrecroisés se présentent comme une autobiographie paradoxale puisqu’elle commence par « je n’ai pas de souvenir d’enfance ». Les premiers chapitres, au lieu de raconter son histoire personnelle et celle de sa famille, expliquent pourquoi il ne peut se référer à son passé : il ne reconnait personne sur des photos sans commentaires, les papiers officiels ont disparu dans un bombardement de la mairie, il n’a pas de traces de ses origines, même pas sur des tombes, exceptée celle de son père, car ses parents étaient immigrés. En fait son passé reprend vie sous forme métaphorique grâce à un récit écrit à l’adolescence. Il y est question d’un univers concentrationnaire voué au sport, au bout du monde et dominé par la souffrance et la double absurdité, celle de l’impossible justification et celle du non-sens de croire que l’on peut l’oublier alors que l’écriture témoigne et fait ressucite.

       Perec en effet, montre ainsi que seule l’écriture permet de combler le vide et de rencontrer ses parents au-delà des mots et des lettres :

      « Le projet d’écrire mon histoire s’est formé presqu’en même temps que mon projet d’écrire » (W ou le Souvenir d’enfance)

      « J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur manque indélébile et que la trace en est l’écriture. L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » (W ou le Souvenir d’enfance)

Pour aller plus loin :

        Il est clair que cette chronique ne prend en compte qu’une partie de l’immense œuvre de Georges Perec et selon un point de vue restrictif.  Si cet auteur est mal connu, j’espère qu’elle donnera envie de plonger dans son œuvre. À l’heure où l’on s’inquiète de l’I.A dont certains prétendent qu’elle peut prendre la place des écrivains, on voit l’importance d’auteur comme Georges Perec. L’I.A fouille dans ce qui existe, en fait des puzzles fades et des pastiches. Lui livre des créations totalement originales et se pose en exemple pour écrivains de notre temps : le talent littéraire n’est-il pas de choisir sa voie, de l’approfondir et d’inventer ? L’art est dans la création, pas dans la répétition. Et Georges Perec y ajoute un sel que seul un humain peut gouter : le plaisir d’écrire pour l’auteur et la joie de résoudre des énigmes pour les lecteurs.

O. comme Charles 1er d’Orléans (Paris 1394 – Amboise 1465)

       Peu de O me viennent en mémoire… Ormesson ? Ovide ? Intéressants certes, mais je reste sur mon idée de départ : présenter une personnalité qui a imprégné durablement notre littérature française ou du moins qui représente un groupe caractéristique de notre histoire artistique. Cette fois-ci, ce sera donc un de ces auteurs médiévaux qui répandaient la poésie à travers villes, châteaux et campagnes : les troubadours et trouvères, c’est-à-dire compositeurs, poètes et musiciens en langue d’Oc pour les uns et langue d’oïl pour les autres. Ils interprétaient leurs œuvres poétiques ou les faisaient interpréter par des jongleurs et des ménestrels. On se représentait, dans un passé récent, le moyen-âge comme des temps obscurs. Nous sommes revenus de ce préjugé et nous savons désormais que cette époque a toujours été éclairée par des créateurs inventifs, poètes, conteurs et romanciers de récits épiques et ou fabuleux. Hélas, la majorité de leurs œuvres étaient orales et ont disparu comme une kyrielle d’artistes. N’est-ce pas une bonne raison pour les mettre en valeur dans une chronique, à travers l’un d’entre eux ?  

      Voici donc Charles d’Orléans (né à Paris en 1394 et mort à Amboise en 1465)

O comme originalité

       Certes, je n’ai pas choisi le plus obscur. Il est bien loin des pauvres poètes accablés de misères : un Villon condamné à l’exil ou un Rutebeuf se plaignant de l’avarice de son mécène attitré. Mais l’histoire littéraire française commence ainsi, injustement pourrait-on dire, en retenant surtout les privilégiés. Pour créer il faut du temps et pour perdurer, savoir lire et écrire donc être moine ou aristocrate nanti. La littérature a devancé la démocratie ! Il n’est même pas approprié de placer Charles d’Orléans dans cette catégorie des trouvères et troubadours mais il est incontestablement l’héritier de cette tradition courtoise.

         Charles d’Orléans est duc d’Orléans comme son nom l’indique, mais aussi de Valois. Il fait partie de la plus haute noblesse de son temps. Il est d’ailleurs le neveu du roi de France Charles VI et le père du futur Louis XII ; il épouse, en premières noces, sa cousine germaine Isabelle de Valois, âgée de dix-sept ans mais déjà veuve du roi anglais Richard II. Chevalier de l’ordre de la Toison d’Or, membre des familles royales française, anglaise et italienne, il devient chef de la féodalité française à treize ans ce qui, naturellement, l’amène plus tard au rôle de chef de guerre quand celle de cent ans bat son plein (datée entre 1337 et 1453).

Charles 1er d’Orléans avec (ou malgré ?) son haut statut militaire, n’en est pas moins instruit comme ne le veulent pas forcément ses titres nobiliaires. Mais sa mère Valentine Visconti, fille du duc de Milan, comme toutes les riches Italiennes de son temps, est une femme instruite qui a transmis le gout de la poésie à son fils. Charles n’est pas uniquement chevalier mais aussi poète… et heureusement pour lui !

O comme Otage onirique

      Chef de guerre, Charles d’Orléans ? Certes, mais pas très brillant. Ce ne sont pas ses victoires ou haut faits d’armes qui le rendent célèbre. Ainsi de l’été 1447 à aout 1453, il se lance dans une expédition en Italie revendiquant l’héritage de sa mère… et échoue. Mais le plus marquant est bien antérieur, en 1415 : il mène les armées royales de France contre Henri V d’Angleterre à Azincourt. Désastre ! La chevalerie française est plus que battue, elle est décimée ! Presque anéantie dans sa plus fine fleur et jeunesse ! Six-mille morts sur le terrain et un millier de prisonniers, dont Charles d’Orléans ! Il reste alors captif en Angleterre pendant vingt-cinq années, le temps de réunir une rançon astronomique.

       Cela dit, il fait partie des royautés française et anglaise donc, même à la Tour de Londres, il n’est pas isolé et meurtri dans une sombre cellule exigüe. On peut plutôt l’envisager sur des coussins moelleux avec des tentures aux murs, des mets appétissants devant lui et des amis et amuseurs autour de lui. Ce n’est pas l’enfer mais pas une sinécure non plus. Il occupe son temps loin des tournois et des exercices militaires, en rédigeant un livre de cent-vingt-trois ballades. Il y exprime sa nostalgie de la France et la lassitude de sa captivité. Tirant son inspiration d’œuvres antérieures comme le Roman de la Rose, il utilise des figures allégoriques telles que : Mélancolie, Tristesse, Espoir… En passant, il en profite pour régler ses comptes avec le roi d’Angleterre, dans le poème Yver n’estes qu’un villain. Son geôlier est en effet aussi duc de Normandie et « Yver » est un nom patronymique très répandu dans cette province ; quant à « villain », ce mot désigne un individu mauvais sans aucune noblesse, donc la pire des insultes que l’on peut envoyer à un roi.

        Après 1451 et son échec italien, il se retire à Blois et se consacre à la littérature. Sa cour est le centre des beaux-esprits de son temps. On dit que François Villon y fait un court séjour. Charles d’Orléans y organise des tournois poétiques plus glorieux pour lui que les champs de bataille. Le duc poète laisse à la postérité un ensemble prolifique : cent-trente-et-une chansons, cent-deux ballades, quatre-cents rondeaux et quelques poèmes en langue anglaise.

O comme (en, cas d’ ) Oubli

      Les genres littéraires du moyen âge sont variés et quelque peu différents des contemporains. Au cas où ils seraient oubliés, voici leur définition. Rondel, rondeau et ballade sont des poèmes à forme fixe, souvent (mais pas obligatoirement) accompagnés de musiques mais qui, pour la plus grande majorité des cas, ont été perdues.

        Une chanson est un récit épique en décasyllabes. Le rondel (appellation plus ancienne que rondeau) est composé généralement de trois strophes formées de treize octosyllabes ou décasyllabes. Les deux premiers vers constituent un refrain repris à la fin de la deuxième et troisième strophes. Très répandu des quatorzième au seizième siècles, il avait le plus souvent un accompagnement musical. Le rondeau comprend lui aussi, treize vers et trois strophes incluant un refrain. Il est bâti sur deux rimes seulement. La ballade se compose de trois couplets et d’une demi-strophe appelée « envoi » toutes terminées par un même vers qui, de fait, sert de refrain.

        Charles d’Orléans se permet des libertés avec ces genres. Par exemple, ses chansons ne comportent pas de musique et ses ballades, pas  d’« envoi ».  Il laisse une œuvre certes  en français médiéval qu’il faut parfois traduire. Néanmoins, elle offre un ensemble sur lequel les ans n’ont pas de prise : nostalgie, temps qui passe, désir amoureux, regrets, lyrisme… tous des thèmes dans lesquels nous pouvons encore délicieusement nous plonger tout en savourant son style élégant et des mots au charme suranné : une façon de retrouver les origines françaises de la poésie mais aussi d’entrer dans l’intimité d’un artiste dont la noblesse de cœur et d’âme égalait, voire dépassait, celle de sa naissance. La vraie élégance ne se trouve pas dans un titre de famille mais dans un art auquel on se dévoue et que l’on finit par maitriser.

 

N. comme Nicolas Jenson  (Sommevoire vers 1420 – Venise 1480)

       Écrire ! Acte artistique et essentiellement créatif ! On pense à l’auteur mais on oublie ou néglige tous ceux qui ont permis à une inspiration de se matérialiser en objet livre : tous ces inconnus de génie ou laborieux qui ont découvert les pigments sans lesquels nous ne pourrions pas admirer les peintures des cavernes ; ces minotiers d’une lointaine Chine plurimillénaire qui ont façonné le papier à partir de déchets de tissu ; cet obscur pêcheur ou cultivateur des bords du Nil qui a, un jour, retiré l’écorce d’un pied de papyrus, l’a fait sécher et l’a tressé pour en faire un support sur lequel d’autres ont imaginé faire courir un calame trempé dans de l’encre… Chaque lieu et chaque époque apportent son lot d’innovations qui permettent de garder et de rendre de plus en plus accessibles les pensées et les fruits de l’esprit.

       Cette chronique va donc être différente des précédentes et des suivantes : ni poète, ni romancier, ni fabuliste, ni épistolier, ni essayiste… je veux mettre en avant quelqu’un qui fut, certes, célèbre en son temps, mais qui est aujourd’hui quasiment inconnu ; quelqu’un qui n’a pas laissé d’adjectif dans notre langue française. À travers lui, je veux remercier et rendre hommage à tous ceux sans qui il n’y aurait pas d’écrivains ni d’œuvres qui perdurent. Avec un N. comme Nicolas Jenson.

  1. N. comme notoriété (?)

       En fait les origines de Nicolas Jenson sont peu connues. Ce que l’on sait de lui vient de l’œuvre qu’il a laissée, quelques lettres à sa mère et à son frère ainsi que son testament. Il nait à Sommevoire vers 1420. Ce village, dans l’actuelle Haute-Marne, a vu se développer les fonderies au XIXe siècle et est aujourd’hui connu pour son « Paradis » autrement dit un ensemble de modèles qui a servi à fondre des statues en bronze.

      Est-ce à dire que la famille de Nicolas Jenson travaillait le métal ? On n’en sait rien mais il est sûr qu’elle devait être aisée car il a appris à lire, écrire et le latin, voire des rudiments de grec ancien. Si j’évoque l’industrie du fer, c’est qu’on retrouve le jeune homme à Tours comme graveur de monnaie. Ses qualités sont remarquées par un envoyé du roi Charles VII recherchant un espion à envoyer à Mayence. Dans cette ville allemande, en effet, un certain Jean Gutenberg a trouvé le moyen d’imprimer du papier et du parchemin, au moyen de caractères mobiles et ainsi de multiplier des feuilles identiques.

       Nicolas Jenson se fait embaucher chez Gutenberg où il reste un an (en 1458) pour s’initier à ce nouvel art. Ensuite, il acquiert des compétences supplémentaires et plus d’expérience dans un autre atelier. Mais, en automne 1462, Mayence est incendiée et ses habitants massacrés. Il fuit et revient en France. Le roi est mort et son fils Louis XI ne croit pas en l’avenir de cette nouvelle industrie. Nicolas Jenson décide donc de rejoindre ses anciens collègues allemands en Italie, à Rome d’abord puis à Venise.

  1. N. comme Naissance… ou plutôt Re-naissance !

      Venise ! La « Sérénissime » ! Ville luxueuse et luxuriante, ouverte au commerce international et à toutes les nouveautés. Les églises dorées côtoient la prostitution ; les riches palais des notables attirent tous les aventuriers. Au milieu de quinzième siècle, c’est incontestablement l’endroit où il faut être pour y développer une idée et une industrie géniales.

       Depuis 1453 et la prise de Constantinople par les Turcs, Venise voit affluer des moines et des érudits grecs avec des œuvres d’auteurs anciens inconnus en Occident, notamment les sept-cent-quarante manuscrits dits du Cardinal Bessarion. Un esprit nouveau commence à souffler. On parle d’« Humanisme », la redécouverte des cultures grecque et latine, qui commence au « quattro cento » (les années quatre-cents, autrement dit le quinzième siècle pour nous) en Italie.  Il se répand ensuite en France et en Europe au seizième siècle. Mais encore faut-il que les documents précieux et uniques, puissent se multiplier et circuler : c’est là qu’intervient l’œuvre exceptionnelle de Nicolas Jenson.

  1. N. comme Novateur

      Nicolas Jenson s’installe à son compte à Venise en 1468. Il ne va pas seulement y copier le travail de Gutenberg, il va innover et développer cet art nouveau afin de créer des livres plus faciles à lire. Pour façonner des caractères mobiles, il abandonne la gravure « en creux » (semblable à celle des pièces de monnaie) et adopte un système de poinçon sur une matrice en cuivre où sont ensuite coulés des caractères en plomb identiques les uns aux autres. Il cherche non pas « La » lettre mais « Les » lettres parfaites, pas la lourde écriture gothique allemande mais la cursive plus lisible des copistes contemporains. Désormais il imprime de longues lignes qui circulent de gauche à droite au lieu des deux colonnes traditionnelles, par page. Il crée des caractères différents pour les titres et même les citations en grec ancien. Il n’oublie pas la ponctuation y compris les esperluètes et invente le trait d’union. La lecture doit être attractive et le décryptage des caractères, rapide.

       Le livre, à l’époque de Nicolas Jenson, reste néanmoins un luxe. D’ailleurs, seule une petite partie de la société sait lire : des moines, des étudiants et des professeurs d’université, quelques bourgeois nantis… Il existe donc peu de clients avec des revenus inégaux, donc aussi différentes sortes de livres : parfois juste des feuillets imprimés en noir et blanc, parfois des luxueux sur papier ou parchemin (peau de chèvre) voire sur vélin (peau très fine presque transparente de veau mort-né) ; ils peuvent alors être reliés et enluminés. On parle d’incunables pour ces ouvrages imprimés entre 1450 et 1501.  

       Nicolas Jenson fait travailler une multitude de professionnels et pas seulement des graveurs, relieurs, enlumineurs et employés aux presses dans son atelier. Il y a aussi les fabricants d’encre et ceux de papier, fait à partir de vieux vêtements en chanvre et lin, dans des moulins ; les négociants en peau et bien sûr, des financiers et des courtiers. Il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre. Pour ce faire, Nicolas Jenson s’adapte aux lecteurs potentiels et, à côté des opus en latin, il prend le risque d’imprimer des ouvrages contemporains et en langage courant. Il organise des ventes vers l’Allemagne puis le reste de l’Europe, à destination des monastères, cloîtres et couvents puis traite avec des commerçants qui ouvrent boutique. Enfin, les professeurs d’université le rejoignent et lui soumettent des manuscrits traduits de l’antiquité ou de vulgarisation chrétienne.

        Ainsi Nicolas Jenson, graveur, imprimeur, éditeur, inventeur et même libraire (puisqu’il ouvre la première librairie de Venise), a contribué fortement à la diffusion de la pensée humaniste.

         En seulement dix ans, sont sortis de son atelier plus de cent séries de livres différents vendus dans toute l’Europe et dont certains exemplaires subsistent encore, précieusement gardés dans les bibliothèques. Mais les livres qui ont fait sa gloire et sa fortune l’ont aussi tué : il meurt de saturnisme à cause des vapeurs de plomb qu’il a trop souvent coulé.

      Que reste-t-il de lui ? D’abord, un titre important puisque le Pape l’a nommé « Comte palatin ». Son testament atteste qu’il a bien vécu puisque, sans s’être marié, il laisse quatre enfants : un fils à Tours, des jumelles à Sommevoire et une fille à Venise, dont il a à cœur d’assurer l’avenir. Il laisse un atelier avec huit presses, une librairie, une bibliothèque exceptionnelle et une jolie fortune à partager entre ses amis et sa famille de Sommevoire avec qui il est toujours resté en contact. Mais si, lui, a connu gloire et fortune grâce à son inventivité et son labeur acharné, ce qui a permis de garder une trace de lui, combien de centaines de milliers d’autres ont disparu des limbes de la mémoire historique ? En le citant ici, c’est également une façon de rendre hommage à tous les intermédiaires et « petites mains » qui permettent aux livres d’exister et aux auteurs de matérialiser leurs œuvres.

  1. N. comme Nomenclature (extraits) :

1467 ; De Civitate Dei (Augustin d’Hippone)

1470 : De Lingua Latinae Elegantia (succès phare de l’Humanisme)

1471 : La Parole dévote ; La Vita della gloriosissima vergine Maria (Antonio Cornazzano)

1472 : Historia naturalis (Pline le Jeune) ; De Evangelica Praeparatione (Eusèbe de Césarée) ; Noctes Atticae (Aulu-Gille) ; De Vita XV Caesarum (Suétone)

1473 : Les Décrets de Gratien (en gothique allégé et présentation plus conforme au public des lecteurs de cette époque) ; De Situ Orbis Terrrume (Caius Julius Solinus)

1475 : Les Constitutiones (Pape Clément V)

1476 : Biblia latina (Virgile, Boccace…)

De Veritate Catholicae Fidei (Saint Thomas d’Aquin)

…….

Pour aller plus loin :

       Moi, Nicolas Jenson, Libraire à Venise en 1470… (Éditions Liralest, 2021) de Philippe Deblaise (Expert en livres anciens). On retrouvera, dans cet ouvrage, les éléments mentionnés dans cette chronique avec un peu plus de détails et, surtout, une reconstitution magistrale de la vie à Venise au quinzième siècle.

M. comme Marguerite Duras (1914 – 1996)

      M. comme Mine de rien, nous voici arrivés au Milieu de l’alphabet ! Et pour fêter l’événement, j’ai pléthore d’écrivains, dramaturges, poètes, essayistes à présenter : Michel de Montaigne, Malherbe, Mallarmé, Marivaux, Maupassant, Marot, Mauriac, Mérimée, Molière, Montesquieu, Musset etc. etc… Et j’ai même des femmes, surtout en jouant sur les prénoms puisque Marie, Margot et Marguerite sont les plus représentés dans notre histoire… et ce n’est pas Jacques Brel avec ses Mathilde, Marieke, Madeleine et même « Frida la blonde quand elle devient Margot » qui va me contredire. Marie de Champagne, Marguerite de Navarre, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, Marguerite Yourcenar, Marie-Madeleine comtesse de Lafayette… toutes ont laissé une empreinte indélébile dans notre littérature donc pour trancher et choisir, je m’en remets à mon aiguillon aussi personnel qu’arbitraire et je vais présenter une femme qui, dans ma jeunesse estudiantine, m’a beaucoup impressionnée : Marguerite Duras (1914 – 1996).

            M. comme Mythe Mondial

     Marguerite Duras (pseudonyme de Marguerite Donnadieu) est un des auteurs français le plus connu dans le monde. Certains de ses textes sont traduits dans plus de trente-cinq langues.

        (Petite remarque en passant pour ne plus en reparler ensuite : à ceux qui s’étonneraient que je parle « d’auteur » et non « d’autrice », c’est tout simplement parce que c’est au pluriel et que dans ce cas, nous pouvons dire que cela vaut pour le neutre. C’est quand même plus facile à lire et à écrire que de couper les phrases par des -e- intempestifs et redondants)

        Son œuvre est aussi gigantesque que variée : elle est romancière, scénariste, dramaturge, réalisatrice… L’Amant (prix Goncourt 1984) et le film de Jean-Jacques Annaud qui a suivi est peut-être son œuvre la plus connue du grand public (en 2011, on compte qu’il s’en est vendu plus de deux millions quatre-cent-mille exemplaires !) Mais à côté on trouve : 28 romans, 14 recueils de nouvelles ou lettres ou photos, 25 pièces de théâtre, 15 comptes-rendus d’entretiens édités, 5 scénarios publiés, 8 adaptations cinématographiques de ses œuvres par elle-même, 12 réalisations originales, 13 scénarios et dialogues de films… liste non exhaustive, sans compter au moins 11 de ses œuvres adaptées au cinéma, par d’autres réalisateurs ! 

        On la classe généralement dans le genre « Nouveau Roman » ce qui n’est pas forcément un bon moyen de la connaitre. En effet ce courant littéraire du vingtième siècle n’a pas vraiment de doctrine voire de définition. C’est plutôt une mouvance soutenue par les Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1941. Disons que c’est une remise en cause du roman, surtout le réaliste et le naturaliste du dix-neuvième siècle. Il se libère des contraintes et fait éclater les codes traditionnels de l’écriture narrative par des rejets tous azimuts : ni héros, ni actions spectaculaires, ni volonté de traduire le réel, ni point de vue omniscient. Un bel exemple : La Modification de Michel Butor où le protagoniste, un simple représentant de commerce sans histoire, ne fait rien, voyage en train de Paris à Rome et pense simplement à sa famille et sa maitresse, avant de changer d’avis. « Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture » (Jean Ricardou).

      L’œuvre de Marguerite Duras bouscule donc les conventions narratives, théâtrales et cinématographiques, étonnant pas sa modernité. Elle déstructure les phrases, propose un nouveau rapport avec le temps et ne dévoile des personnages que ce qu’elle trouve nécessaire au récit. Son inspiration tourne autour d’éléments souvent autobiographiques et un univers de sensations : l’attente, l’amour, la sensualité féminine, l’alcool… Elle est son principal thème d’écriture. Ainsi Le Barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du nord, L’Éden Cinéma racontent-ils tous, mais différemment, la même histoire, voire anecdote, celle d’un amour de jeunesse dans l’actuel Viet Nam où elle est née. En supprimant tout l’accessoire, toute la mise en ambiance, Marguerite Duras plonge le lecteur « in media res » et le capture littéralement : il est saisi et ne peut plus se détacher de ce récit presque intimiste où il n’a pas de mal à retrouver des sensations éprouvées voire refoulées.  

       Évidemment si on aime les belles histoires romanesques pour rêver, l’écriture de Marguerite Duras est un peu frustrante. Elle oblige le lecteur à réfléchir, à ne pas admettre d’emblée le regard et le raisonnement du protagoniste, à reconstituer le réel à partir de quelques éléments… disons que c’est une lecture plus intellectuelle que distrayante. Heureusement l’écrivaine ne va pas au bout de la théorie du nouveau roman en gardant quand même une ligne narrative, tenue certes, mais solide et qui attache le lecteur jusqu’au dénouement. Il faut dire aussi que son vécu n’a rien de monotone : enfance et formation entre France et Indochine, guerre, résistance, déportation de son mari, engagements multiples, vie amoureuse complexe… son parcours personnel est si dense qu’il suffit à inspirer la trame de nombre de romans qui refusent l’invention.

           M comme (un peu) Malsain

     Le charme (dans le sens étymologique de « envoutement ») des romans de Marguerite Duras ne réside-t-il pas dans une ambiguïté de ses personnages et de leurs sentiments ? Dans une atmosphère trouble ? Une courte phrase impromptue, à la limite du non-dit, qui dévoile l’ambivalence de l’âme humaine ? Ce sont les relents de racisme coloniaux qui interdisent l’amour entre une jeune Européenne blanche et un Chinois, fût-il immensément riche (L’Amant) ; c’est cette admiration envieuse et incontrôlable qu’un milicien condamné à mort, inspire à un jeune résistant, en se vantant des plaisirs vécus grâce à la collaboration (La Douleur) ; c’est la souffrance inavouable d’une femme tondue après la guerre et qui essaye un nouvel amour perdu d’avance (Hiroshima mon Amour) ; ce sont les sentiments contradictoires de cette femme qui s’efforce de sauver son mari rescapé d’un camp de concentration tout en voulant le quitter (La Douleur)…

        Marguerite Duras attire le lecteur dans un marécage de sensations inavouables et le met presque dans la situation d’un voyeur qui se complait dans l’observation de travers humains.

       M. comme Militante

       Il faut dire que les hasards de la vie n’ont pas toujours placé Marguerite Duras du bon côté de la morale bien-pensante actuelle.

       D’une part, à propos de la colonisation. Elle nait en 1914 près de Saïgon, dans ce qu’on appelle alors l’Indochine ou Cochinchine, de parents instituteurs. Devenue veuve, sa mère se lance et échoue dans la culture d’une friche au Cambodge. Marguerite Duras, profondément marquée par cette enfance, ne remet pas en question la colonisation, voire affirme ses côtés positifs : « La France a donné à tous ses sujets d’outre-mer, sans faire de distinction entre les races, les mêmes possibilités de développement et les mêmes espoirs. L’indigène n’a jamais été traité en vaincu ; non seulement nous avons des devoirs envers lui, mais nous lui reconnaissons des droits sociaux et politiques et surtout celui d’acquérir des connaissances nouvelles. Certes, ce n’est pas à lui qu’il appartient de décider à quel moment il pourra user de ses capacités. C’est à nous, au moment voulu, d’alléger notre tutelle. » (Article de Marguerite Duras, paru dans L’Illustration et qu’elle désavouera par la suite). De 1937 à 1940, elle travaille comme secrétaire au service d’information du ministère des Colonies.

        D’autre part : au sujet de la collaboration. En 1942 elle est recrutée comme secrétaire générale du « Comité d’organisation du livre » sous le contrôle des autorités allemandes. Mais rassurons-nous, cet emploi lui permet de faire de « l’entrisme » (terme de Marguerite Duras) vis-à-vis de la collaboration en fréquentant des pronazis notoires et obtenant des renseignements pour la Résistance. Elle est notamment liée à François Mitterrand, alias Morland qui dirige un réseau chargé de faire de faux papiers pour les prisonniers de guerre évadés. Son groupe est dénoncé le 1er juin 1944 et son mari Robert Antelme est déporté à Buchenwald puis à Dachau. Les circonstances rocambolesques de sa libération par ses compagnons de réseau, en avril 1945, et son difficile retour à la vie quotidienne, sont racontées dans La Douleur.

        À l’automne 1944 Marguerite Duras s’inscrit au Parti communiste français qu’elle quitte en 1950 car on lui reproche d’avoir critiquer Louis Aragon… et de fréquenter des boites de nuit ! Elle n’en poursuit as moins ses actions militantes contre la guerre d’Algérie : en 1960, notamment, elle signe le « Manifeste des 121 » qui affirme le « droit à l’insoumission ». En mai 1968, on la voit en première ligne avec les étudiants contestataires et participe activement au comité des écrivains-étudiants. Autre combat notoire : le féminisme. Le 5 avril 1971 elle signe le « Manifeste des 343 » où des femmes célèbres, comédiennes et écrivaines notamment, affirment s’est fait avorter. Elles visent à soutenir une jeune fille accusée d’infanticide pour avoir interrompu une grossesse à la suite d’un viol. Marguerite Duras et les autres militantes, réussissent ainsi non seulement à obtenir son acquittement mais aussi participent à l’abrogation de la loi de 1920 interdisant l’avortement et la contraception.

         M. comme Maladresses

        Dans l’action, pas facile de faire ce qui se révèlera a posteriori, être le meilleur choix. Marguerite Duras a une bonne intuition en refusant de s’associer à Gabriel Matzneff qui lance une pétition concernant la majorité sexuelle et sera accusé par la suite de viols sur mineurs. Par contre, en 1985, que va-t-elle se mêler de l’affaire de l’assassinat du petit Grégory Villemin en accusant sa mère dans une tribune du journal Libération ? On aurait préféré la voir s’occuper de son œuvre plutôt que de ce fait divers abominable ce qui ajouta une dose de souffrance à des parents déjà meurtris. Pour la défense de Marguerite Duras, si c’en est une, disons qu’elle était déjà très dépendante de l’alcool à cette époque-là.

         Marguerite Duras est si célèbre, sa vie si trépidante, son œuvre si originale, ses prises de positions si tranchées, qu’elle suscite railleries, pastiches, quelques inimitiés et même une anecdote savoureuse. En 1992 un journaliste s’amuse à recopier L’Après-Midi de Monsieur Andesmas, livre antérieurement primé, en ne changeant que le titre et le nom des personnages. Il l’envoie aux éditeurs de l’écrivaine qui le refusent tous ! Seraient-ils devenus plus frileux avec le temps, à propos des nouveautés ? L’écrivaine ne s’est pas privée de donner son avis sur le style de ses contemporains, faisant une distinction entre ceux qui écrivent et ceux qui ne font que publier des livres. Elle déclare à propos de Roland Barthes, par exemple : « je n’arrivais pas du tout à le lire » (Yann Andréa Steiner) et j’avoue que personnellement, sur ce point-ci, je suis en total accord avec elle !

        M. comme a Minima

        On peut se plonger dans l’œuvre de Marguerite Duras en laissant de côté son vécu mais c’est se priver d’un éclairage qui souligne son intensité et sa profondeur. Difficile de les résumer. Détailler l’une ou (et) l’autre nécessite un travail qui s’apparente à une thèse. L’essentiel n’est-il pas de reconnaitre qu’elle est une femme et une artiste qui a osé affronter les défis son époque ? Elle a remis en question et fait progresser les idées et idéaux. Son œuvre est d’abord une plongée dans une modernité que nous avons encore du mal à assumer. Elle est de ces êtres qui nous secoue et nous force à regarder la vie et les gens autrement, oublier nos préjugés, reconsidérer notre manière de penser… En littérature, le style si personnel et déstructuré qu’elle a su imposer, repousse voire détruit, les barrières traditionnelles. Oui, on peut être écrivain sans avoir d’histoires extraordinaire à raconter ; oui, on peut écrire sans suivre un modèle académique ; oui, un auteur est libre de s’exprimer dans le style qui lui convient ! La littérature, en quelque sorte, avec elle, se met à la portée de tout artiste. Il y a un avant et un après Marguerite Duras. On aime ou on n’aime pas, peu importe, mais on est désormais libre de créer à son gout et d’apprécier une œuvre qui ne suit pas les sentiers battus.

 

L comme Louise LABÉ (vers 1524 – 1566)

       Enfin ! Euréka ! J’ai trouvé une femme ! Je vous l’avais dit au départ : il ne sera pas facile d’en caser beaucoup dans ces chroniques, du moins pas avant le XXe siècle ! Question de sociologie : on instruit peu d’hommes et encore moins de femmes ce qui permet de les dominer. N’en déplaise aux adeptes du nivellement par le bas, c’est un fait avéré que l’érudition permet de mieux comprendre notre environnement donc d’agir dessus et d’être plus libre.

       Une femme, oui ! Et une comme je les aime : talentueuse, innovatrice, indépendante et un brin féministe ! Accessoirement elle est belle : sa vie aurait sans doute été différente si elle avait été laide (« si le nez de Cléopâtre avait été plus long, la face du monde en aurait été changée ») mais je ne trouve pas que ce soit sa qualité principale et ce n’est pas pour cela qu’elle a l’honneur de mes chroniques.

Ce mois-ci est donc consacré à Louise Labé (vers 1524 – 1566)

L comme Lyon

        Louise Labé nait dans cette ville entre 1516 et 1523 (comme sa vie est attestée en 1524, cette date est retenue dans sa biographie). Ce n’est pas anodin comme le dit Maxime le Forestier dans Né quelque part, c’est toujours un hasard mais cela détermine le cours de la vie. Lyon, ancienne capitale des Gaules dans l’empire romain est à la croisée des routes du Nord et du sud et ses grandes foires commerciales médiévales sont connues dans toute l’Europe. Cette ville est sous l’influence de l’Italie où les femmes sont alors plus libres qu’en France. Ce pays a effectué sa Renaissance un siècle avant nous. L’humanisme (connaissance des langues anciennes et donc de la culture antique gréco-latine) s’y répand avec notamment la poésie de Pétrarque et aussi celle de Christine de Pisan. C’est dans cette atmosphère que grandit la petite Louise.

     Autre particularité rarissime pour rester dans l’histoire littéraire de cette époque : elle est roturière. Son père Pierre Charly a pris le nom de sa première épouse, Labé, pour bien se présenter comme cordier (il hérite en effet, grâce à elle, d’un bel atelier et d’une opulente maison). Il a sept enfants des deux unions qui suivront son veuvage, augmentant à chaque mariage sa prospérité. Rien d’étonnant : les veufs ne pullulent pas seulement dans les comédies de Molière au siècle suivant. Une femme sur deux meurt en couches : grossesse difficile ou fièvre puerpérale… en résumé, se marier met la vie de la future mère en péril et on comprend pourquoi les cloitres n’ont pas de mal à recruter des nonnes.

       La petite Louise, sans aucun doute adulée par son vieux papa, reçoit une éducation très soignée, bien supérieure à ce qui se fait d’habitude dans son milieu : musique, chant, langues anciennes et modernes et même escrime et équitation (elle était la sœur d’un maitre d’armes). Elle se présente ainsi dans une de ses poésies :

 Qui m’ust vu lors en armes fière aller

Porter la lance et bois faire voler

Le devoir faire en l’estour furieus

Piquer, volter, le cheval glorieux (Élégie III, vers 37 à 40)

 L comme libre

       On en sait peu sur la vie de Louise Labé mais il est certain que, émancipée par sa culture humaniste et sans doute aussi par son caractère, elle veut choisir et diriger son destin… et ses amours ! Quid de son adolescence ? Mystère ! A-t-elle mené la vie libre des riches nobles italiennes ? On ne peut que supposer. Une certitude : elle n’a pas eu d’enfant, cet obstacle naturel à toute liberté sexuelle avant la contraception moderne. Tout le monde ne peut pas comme Louis XIV titrer et légitimer sa foisonnante progéniture hors mariage. Plus prosaïquement, on connaissait des herbes qui faisaient avorter et des « faiseuses d’anges » si cela ne suffisait pas… de quoi détruire le plus solide des corps féminin… et Louise meurt vers la quarantaine.

       En outre, la société et les us et coutumes sont tenaces : Louise Labé va donc se marier (être mariée ?) conformément à sa situation, avec un modeste cordier, Ennemond Perrin. Les apparences en seraient-elles sauves pour autant ? Pas tout à fait puisque dès les noces accomplies, Louise et son époux font hôtel particulier à part.

       Chez elle, Louise Labé reçoit ses amis artistes et se vante d’une vie amoureuse animée. On est sûr qu’elle a eu une liaison avec le poète Olivier de Magny durant l’hiver 1554-1555. Mais un noble n’épouse pas une roturière : il passe du bon temps et s’en va ! Le chanoine lyonnais Gabriel de Saconay fréquentait son salon. Elle était liée à un fameux imprimeur, lyonnais lui aussi, Jean de Tournes. Louise Labé, devenue veuve, finit ses jours auprès d’un marchand et banquier florentin, établi à Lyon, Thomas Fortini. Il fut son exécuteur testamentaire et régla à un artisan le prix de sa pierre tombale.

        À partir de son mariage, de quoi vit Louise Labé ? L’héritage de sa mère ? Donation de son père ? Générosité de son époux ? la rumeur veut qu’elle ait vécu de sa poésie. C’est tout à fait possible en son temps et même certains comme Ronsard, y ont gagné une somptueuse situation à la cour du roi. Un poète qui a un riche protecteur, c’est normal, on appelle cela du mécénat. Mais au XVIe siècle, on n’a pas inventé de mot équivalent pour une poétesse. C’est tellement plus simple de dire qu’elle vit de ses charmes ! Elle acquiert ainsi le surnom de « Belle Cordière » qui la renvoie à sa condition de roturière. De là à la qualifier de vile prostituée, il n’y a qu’un pas que d’aucuns ont vite franchi, à commencer par le sévère Calvin :

       « Ce passe-temps de festoyer avec des femmes habillées en hommes, toi Saconay, tu te l’es souvent offert avec cette vulgaire courtisane qu’on appelait « la Belle Cordière » tant à cause de sa beauté que du métier de son mari. » (Jean Calvin, Pamphlet contre Gabriel de Saconay, Précenteur de l’église de Lyon, 1560.)

         Une femme libre, sans titre et qui plus est, instruite et talentueuse, forcément, cela dérange !

L comme luth

       Louise Labé s’illustre dans un genre majeur de la Renaissance : la poésie. Or, au seizième siècle, elle est principalement orale et se déclame souvent avec un accompagnement musical, dont le luth, cette mini harpe portative connue dès l’antiquité.

       Les Euvres de Louise Labé lionnoize furent imprimées de son vivant en 1555. La dédicace à Clémence de Bourges exprime un féminisme certes tempéré mais qui, pour la postérité, pose l’autrice en tant que proto-féministe. Elle encourage les femmes à s’instruire, elles en ont même le devoir pour « s’en parer plustot que de chaines, anneaus et somptueus habits ».

        Son recueil commence par un Débat de Folie et d’Amour, sorte de dialogue théâtral en prose, en cinq « discours » et six personnages. À la porte du palais de Jupiter, Folie et Amour se disputent. Le chef des dieux charge Mercure de plaider pour la première et Apollon-Cupidon pour le second avant de décider que désormais les deux devront cohabiter : Folie étant condamnée à guider Amour qu’elle a rendu aveugle, partout où il le voudra. Le reste de l’œuvre est en vers : trois Élégies et vingt-quatre sonnets.

       Le thème récurrent est l’amour éprouvé par les femmes et les tourments qu’il peut entrainer. Malgré sa réputation sulfureuse, rien d’érotique. Inutile de fantasmer sur le vers :

        « Baise m’encor, rebaise moy et baise » : elle réclame juste… des bisous !

       « Jamais plaisir et douleur d’aimer (plaisir et douleur pas seulement physiques, comme on l’a parfois imprudemment affirmé, mais aussi métaphysiques) ne s’étaient écrits, ou plutôt criés, aussi violemment, impérieusement et souverainement » Le Robert des grands Écrivains de langue française, page 653.

       Le vers de prédilection de Louise Labé est le décasyllabe, le plus proche de la versification latine où l’on compte en pieds (les accents toniques) et non les syllabes comme en français. Il a la particularité d’avoir une césure à la quatrième donc de créer un rythme irrégulier (quatre / six), des coupures qui s’apparentent à un essoufflement et une reprise d’air, propice à exprimer la souffrance. La poétesse choisit le sonnet, un genre né au seizième siècle et à la construction très sophistiquée avec toutes les formes de rimes possibles. Elle aime aussi les figures de style et notamment les oppositions. Mais le vocabulaire, lui, est simple ce qui donne une impression de facilité tout autant que de grâce.

« Je vis, je meurs : je me brule et me noye

J’ay chaut estreme en endurant froidure

La vie m’est et trop molle et trop dure.

J’ay grans ennuis entremeslez de joye » (Sonnet VIII)

       Mais cette souffrance n’est pas forcément désespérée, elle est compensée par le bonheur de créer des vers grâce à l’inspiration que lui apporte la passion aliénante. Peu importe le départ d’Olivier de Magny puisqu’elle peut l’évoquer en jouant du luth.

 « Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne pouvoir rien fors que toy comprendre

 Je ne souhaite encore point mourir

Mais quand mes yeux je sentiray tarir

Ma voix cassée et ma main impuissante

 Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d’amante

Prirey la mort noircir mon plus clair jour » (Sonnet XIV, vers 7 à 14)

         Il serait bien plus triste de ne pas avoir aimé que d’en être déçue. Je pense alors à la fin de cette chanson de Georges Brassens, Le 22 septembre : « et c’est triste de n’être plus triste sans vous ! » Étonnante éternité des sentiments exprimés par Louise Labé !

       Personne n’a su mieux que Louise Labé exprimer la passion amoureuse, ses subtilités, ses contradictions, ses sensations. La force de sa poésie tient tout à la fois dans l’expression de sa sensibilité personnelle et dans sa façon de la formuler si profondément humaine et universelle. Même si l’œuvre qui nous est parvenue est ténue (un seul volume !), elle est une figure majeure de la Renaissance française et de ce qu’on a appelé « l’École de Lyon. »

 Pour aller plus loin :

      La postérité s’est parfois fourvoyée à son sujet, suscitant légendes et fictions dès le seizième siècle. Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit redécouverte. En 2004-2005 et en 2024, elle est au programme de l’agrégation de Lettres modernes. Désormais il est possible de la lire  dans la célèbre collection de la Pléiade où ses Œuvres complètes sont publiées en 2021.

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