Quand Ariane P. m’a proposé d’écrire des chroniques pour le site de l’ADILL (Association de Défense et Illustration de la Littérature de Lorraine) l’idée m’a d’emblée séduite. Le but était de présenter des auteurs de notre histoire littéraire mais de façon ludique pour les découvrir ou les redécouvrir autrement, afin d’inciter à les lire ou relire.

       Les auteurs seront mis en valeur de façon alphabétique, une fois par mois, donc vingt-six écrivains, poètes ou philosophes, pendant un peu plus de deux ans. Impossible d’être exhaustive et le choix ne dépend que de mon bon vouloir : c’est une façon qui en vaut d’autres de trier parmi nos « incontournables », n’est-ce pas ? Les chroniques ne sont pas davantage complètes : elles se veulent « amuse-gueule » pas festins et encore moins orgies, autrement dit, elles visent à rappeler que nos auteurs passés ont encore tant à nous dire et à quel point ils font toujours partie de nos vies.

       Littérature éternelle qui se réveille comme par magie lorsque nous replongeons dedans !

Sommaire

Les chroniques qui ont déjà été effacées puisque seules les cinq plus récentes sont publiées sur ce site : 

A comme Arthur RIMBAUD (1854 – 1891) ; B comme BALZAC (1799-1850) ; C comme CORNEILLE (1606-1684) ; D comme DIDEROT (1713-1784) ; E (ou É) comme Émilie du CHÂTELET (1706 – 1749) ; F comme Gustave FLAUBERT ( 1821 – 1880) ; G comme Edmond-Jules de GONCOURT ; H. comme Homère …

restent : 

I comme IONESCO (1909 – 1994)

J comme Jean de JOINVILLE (1225 – 1317)

K comme Frantz KAFKA ( 1883 – 1924)

L comme Louise Labé (vers 1524 – 1566)

M. comme Marguerite Duras (1914 – 1996)

N. comme Nicolas Jenson (vers 1420 – 1480)

(Les chroniques sont mises en ligne selon leur ordre de conception, la plus récente étant en premier. Vous ne trouverez sur cette page que les cinq dernières. Il convient donc de les lire régulièrement avant qu’elles ne soient effacées.)

N. comme Nicolas Jenson  (Sommevoire vers 1420 – Venise 1480)

       Écrire ! Acte artistique et essentiellement créatif ! On pense à l’auteur mais on oublie ou néglige tous ceux qui ont permis à une inspiration de se matérialiser en objet livre : tous ces inconnus de génie ou laborieux qui ont découvert les pigments sans lesquels nous ne pourrions pas admirer les peintures des cavernes ; ces minotiers d’une lointaine Chine plurimillénaire qui ont façonné le papier à partir de déchets de tissu ; cet obscure pêcheur ou cultivateur des bords du Nil qui a, un jour, retiré l’écorce d’un pied de papyrus, l’a fait sécher et l’a tressé pour en faire un support sur lequel d’autres ont imaginé faire courir un calame trempé dans de l’encre … Chaque lieu et chaque époque apportent son lot d’innovations qui permettent de garder et de rendre de plus en plus accessibles les pensées et les fruits de l’esprit

       Cette chronique va donc être différente des précédentes et des suivantes : ni poète, ni romancier, ni fabuliste, ni épistolaire, ni essayiste… je veux mettre en avant quelqu’un qui fut certes, célèbre en son temps, mais qui est aujourd’hui quasiment inconnu ; quelqu’un qui n’a pas laissé d’adjectif dans notre langue française. À travers lui, je veux remercier et rendre hommage à tous ceux sans qui il n’y aurait pas d’écrivains et d’œuvres qui perdurent. Avec un N. comme Nicolas Jenson.

  1. N. comme notoriété (?)

       En fait les origines de Nicolas Jenson sont peu connues. Ce que l’on sait de lui vient de l’œuvre qu’il a laissée, quelques lettres à sa mère et à son frère ainsi que son testament. Il nait à Sommevoire vers 1420. Ce village dans l’actuelle Haute-Marne, a vu se développer les fonderies au XIXe siècle et est aujourd’hui connu pour son « Paradis » autrement dit un ensemble de modèles qui a servi à fondre des statues en bronze.

      Est-ce à dire que la famille de Nicolas Jenson travaillait le métal ? On n’en sait rien mais il est sûr qu’elle devait être aisée car il a appris à lire, écrire et le latin, voire des rudiments de grec ancien. Si j’évoque l’industrie du fer, c’est qu’on retrouve le jeune homme à Tours comme graveur de monnaie. Ses qualités sont remarquées par un envoyé du roi Charles VII recherchant un espion à envoyer à Mayence. Dans cette ville allemande, en effet, un certain Jean Gutenberg a trouvé le moyen d’imprimer du papier et du parchemin, au moyen de caractères mobiles et ainsi de multiplier des feuilles identiques.

       Nicolas Jenson se fait embaucher chez Gutenberg où il reste un an (en 1458) pour s’initier à ce nouvel art. Ensuite, il acquiert des compétences supplémentaires et plus d’expérience dans un autre atelier. Mais en automne 1462 Mayence est incendiée et ses habitants massacrés. Il fuit et revient en France. Le roi est mort et son fils Louis XI, ne croit pas en l’avenir de cette nouvelle industrie. Nicolas Jenson décide donc de rejoindre ses anciens collègues allemands en Italie, à Rome d’abord puis à Venise.

  1. N. comme Naissance… ou plutôt Re-naissance !

      Venise ! La « sérénissime » ! Ville luxueuse et luxuriante, ouverte au commerce international et à toutes les nouveautés. Les églises dorées côtoient la prostitution ; les riches palais des notables attirent tous les aventuriers. Au milieu de quinzième siècle, c’est incontestablement l’endroit où il faut être pour y développer une idée et une industrie géniales.

       NDepuis 1453 et la prise de Constantinople par les Turcs, Venise voit affluer des moines et des érudits grecs avec des œuvres d’auteurs anciens inconnus en Occident, notamment les sept-cent-quarante manuscrits dits du Cardinal Bessarion. Un esprit nouveau commence à souffler. On parle d’« Humanisme », la redécouverte des cultures grecque et latine, qui commence au « quattro cento » (les années quatre-cents autrement dit le quinzième siècle pour nous) en Italie.  Il se répand ensuite en France et en Europe au seizième siècle. Mais encore faut-il que les documents précieux et uniques, puissent se multiplier et circuler : c’est là qu’intervient l’œuvre exceptionnelle de Nicolas Jenson.

  1. N. comme Novateur

      Nicolas Jenson s’installe à son compte à Venise en 1468. Il ne va pas seulement y copier le travail de Gutenberg, il va innover et développer cet art nouveau afin de créer des livres plus faciles à lire. Pour façonner des caractères mobiles, il abandonne la gravure « en creux » (semblable à celle des pièces de monnaie) et adopte un système de poinçon sur une matrice en cuivre où sont ensuite coulés des caractères en plomb identiques les uns aux autres. Il cherche non pas « La » lettre mais « Les » lettres parfaites, pas la lourde écriture gothique allemande mais la cursive plus lisible des copistes contemporains. Désormais il imprime de longues lignes qui circulent de gauche à droite au lieu des deux colonnes traditionnelles, par page. Il crée des caractères différents pour les titres et même les citations en grec ancien. Il n’oublie pas la ponctuation y compris les esperluètes et invente le trait d’union. La lecture doit être attractive et le décryptage des caractères, rapide.

       Le livre à l’époque de Nicolas Jenson reste néanmoins, un luxe. D’ailleurs seule une petite partie de la société sait lire : des moines, des étudiants et professeurs d’université, quelques bourgeois nantis… Il existe donc peu de clients avec des revenus inégaux donc aussi différentes sortes de livres : parfois juste des feuillets imprimés en noir et blanc, parfois des luxueux sur papier ou parchemin (peau de chèvre) voire sur vélin (peau très fine presque transparente de veau mort-né) ; ils peuvent alors être reliés et enluminés. On parle d’incunables pour ces ouvrages imprimés entre 1450 et 1501.  

       Nicolas Jenson fait travailler une multitude de professionnels et pas seulement des graveurs, relieurs, enlumineurs et employés aux presses dans son atelier. Il y a aussi les fabricants d’encre et ceux de papier, fait à partir de vieux vêtements en chanvre et lin, dans des moulins ; les négociants en peau et bien sûr, des financiers et des courtiers. Il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre. Pour ce faire, Nicolas Jenson s’adapte aux lecteurs potentiels  et à côté des opus en latin, il prend le risque d’imprimer des ouvrages contemporains et en langage courant. Il organise des ventes vers l’Allemagne puis le reste de l’Europe, à destination des monastères, cloîtres et couvents puis traite avec des commerçants qui ouvrent boutique. Enfin, les professeurs d’université le rejoignent et lui soumettent des manuscrits traduits de l’antiquité ou de vulgarisation chrétienne.

        Ainsi Nicolas Jenson, graveur, imprimeur, éditeur, inventeur et même libraire (puisqu’il ouvre la première librairie de Venise), a contribué fortement à la diffusion de la pensée humaniste.

         En seulement dix ans, sont sortis de son atelier plus de cent séries de livres différents vendus dans toute l’Europe et dont certains exemplaires subsistent encore, précieusement gardés dans les bibliothèques. Mais les livres qui ont fait sa gloire et sa fortune l’ont aussi tué : il meurt de saturnisme à cause des vapeurs de plomb qu’il a trop souvent coulé.

      Que reste-t-il de lui ? D’abord, un titre important puisque le Pape l’a nommé « Comte palatin ». Son testament atteste qu’il a bien vécu puisque, sans s’être marié, il laisse quatre enfants : un fils à Tours, des jumelles à Sommevoire et une fille à Venise, dont il a à cœur d’assurer l’avenir. Il laisse un atelier avec huit presses, une librairie, une bibliothèque exceptionnelle et une jolie fortune à partager entre ses amis et sa famille de Sommevoire avec qui il est toujours resté en contact. Mais si, lui, a connu gloire et fortune grâce à son inventivité et son labeur acharné, ce qui a permis de garder une trace de lui, combien de centaines de milliers d’autres ont disparu des limbes de la mémoire historique ? En le citant ici, c’est également une façon de rendre hommage à tous les intermédiaires et « petites mains » qui permettent aux livres d’exister et aux auteurs de matérialiser leurs œuvres.

  1. N. comme Nomenclature (extraits) :

1467 ; De Civitate Dei (Augustin d’Hippone)

1470 : De Lingua Latinae Elegantia (succès phare nde l’Humanisme)

1471 : La Parole dévote ; La Vita della gloriosissima vergine Maria (Antonio Cornazzano)

1472 : Historia naturalis (Pline le Jeune) ; De Evangelica Praeparatione (Eusèbe de Césarée) ; Noctes Atticae (Aulu-Gille) ; De Vita XV Caesarum (Suétone)

1473 : Les Décrets de Gratien (en gothique allégé et présentation plus conforme au public des lecteurs de cette époque) ; De Situ Orbis Terrrume (Caius Julius Solinus)

1475 : Les Constitutiones (Pape Clément V)

1476 : Biblia latina (Virgile, Boccace…)

De Veritate Catholicae Fidei (Saint Thomas d’Aquin)

…….

Pour aller plus loin :

       Moi, Nicolas Jenson, Libraire à Venise en 1470… (Éditions Liralest, 2021) de Philippe Deblaise (Expert en livres anciens). On retrouvera dans cet ouvrage, les éléments mentionnés dans cette chronique avec un peu plus de détails et surtout, une reconstitution magistrale de la vie à Venise au quinzième siècle.

M. comme Marguerite Duras (1914 – 1996)

      M. comme Mine de rien, nous voici arrivés au Milieu de l’alphabet ! Et pour fêter l’événement, j’ai pléthore d’écrivains, dramaturges, poètes, essayistes à présenter : Michel de Montaigne, Malherbe, Mallarmé, Marivaux, Maupassant, Marot, Mauriac, Mérimée, Molière, Montesquieu, Musset etc. etc… Et j’ai même des femmes, surtout en jouant sur les prénoms puisque Marie, Margot et Marguerite sont les plus représentés dans notre histoire… et ce n’est pas Jacques Brel avec ses Mathilde, Marieke, Madeleine et même « Frida la blonde quand elle devient Margot » qui va me contredire. Marie de Champagne, Marguerite de Navarre, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, Marguerite Yourcenar, Marie-Madeleine comtesse de Lafayette… toutes ont laissé une empreinte indélébile dans notre littérature donc pour trancher et choisir, je m’en remets à mon aiguillon aussi personnel qu’arbitraire et je vais présenter une femme qui, dans ma jeunesse estudiantine, m’a beaucoup impressionnée : Marguerite Duras (1914 – 1996).

            M. comme Mythe Mondial

     Marguerite Duras (pseudonyme de Marguerite Donnadieu) est un des auteurs français le plus connu dans le monde. Certains de ses textes sont traduits dans plus de trente-cinq langues.

        (Petite remarque en passant pour ne plus en reparler ensuite : à ceux qui s’étonneraient que je parle « d’auteur » et non « d’autrice », c’est tout simplement parce que c’est au pluriel et que dans ce cas, nous pouvons dire que cela vaut pour le neutre. C’est quand même plus facile à lire et à écrire que de couper les phrases par des -e- intempestifs et redondants)

        Son œuvre est aussi gigantesque que variée : elle est romancière, scénariste, dramaturge, réalisatrice… L’Amant (prix Goncourt 1984) et le film de Jean-Jacques Annaud qui a suivi est peut-être son œuvre la plus connue du grand public (en 2011, on compte qu’il s’en est vendu plus de deux millions quatre-cent-mille exemplaires !) Mais à côté on trouve : 28 romans, 14 recueils de nouvelles ou lettres ou photos, 25 pièces de théâtre, 15 comptes-rendus d’entretiens édités, 5 scénarios publiés, 8 adaptations cinématographiques de ses œuvres par elle-même, 12 réalisations originales, 13 scénarios et dialogues de films… liste non exhaustive, sans compter au moins 11 de ses œuvres adaptées au cinéma, par d’autres réalisateurs ! 

        On la classe généralement dans le genre « Nouveau Roman » ce qui n’est pas forcément un bon moyen de la connaitre. En effet ce courant littéraire du vingtième siècle n’a pas vraiment de doctrine voire de définition. C’est plutôt une mouvance soutenue par les Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1941. Disons que c’est une remise en cause du roman, surtout le réaliste et le naturaliste du dix-neuvième siècle. Il se libère des contraintes et fait éclater les codes traditionnels de l’écriture narrative par des rejets tous azimuts : ni héros, ni actions spectaculaires, ni volonté de traduire le réel, ni point de vue omniscient. Un bel exemple : La Modification de Michel Butor où le protagoniste, un simple représentant de commerce sans histoire, ne fait rien, voyage en train de Paris à Rome et pense simplement à sa famille et sa maitresse, avant de changer d’avis. « Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture » (Jean Ricardou).

      L’œuvre de Marguerite Duras bouscule donc les conventions narratives, théâtrales et cinématographiques, étonnant pas sa modernité. Elle déstructure les phrases, propose un nouveau rapport avec le temps et ne dévoile des personnages que ce qu’elle trouve nécessaire au récit. Son inspiration tourne autour d’éléments souvent autobiographiques et un univers de sensations : l’attente, l’amour, la sensualité féminine, l’alcool… Elle est son principal thème d’écriture. Ainsi Le Barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du nord, L’Éden Cinéma racontent-ils tous, mais différemment, la même histoire, voire anecdote, celle d’un amour de jeunesse dans l’actuel Viet Nam où elle est née. En supprimant tout l’accessoire, toute la mise en ambiance, Marguerite Duras plonge le lecteur « in media res » et le capture littéralement : il est saisi et ne peut plus se détacher de ce récit presque intimiste où il n’a pas de mal à retrouver des sensations éprouvées voire refoulées.  

       Évidemment si on aime les belles histoires romanesques pour rêver, l’écriture de Marguerite Duras est un peu frustrante. Elle oblige le lecteur à réfléchir, à ne pas admettre d’emblée le regard et le raisonnement du protagoniste, à reconstituer le réel à partir de quelques éléments… disons que c’est une lecture plus intellectuelle que distrayante. Heureusement l’écrivaine ne va pas au bout de la théorie du nouveau roman en gardant quand même une ligne narrative, tenue certes, mais solide et qui attache le lecteur jusqu’au dénouement. Il faut dire aussi que son vécu n’a rien de monotone : enfance et formation entre France et Indochine, guerre, résistance, déportation de son mari, engagements multiples, vie amoureuse complexe… son parcours personnel est si dense qu’il suffit à inspirer la trame de nombre de romans qui refusent l’invention.

           M comme (un peu) Malsain

     Le charme (dans le sens étymologique de « envoutement ») des romans de Marguerite Duras ne réside-t-il pas dans une ambiguïté de ses personnages et de leurs sentiments ? Dans une atmosphère trouble ? Une courte phrase impromptue, à la limite du non-dit, qui dévoile l’ambivalence de l’âme humaine ? Ce sont les relents de racisme coloniaux qui interdisent l’amour entre une jeune Européenne blanche et un Chinois, fût-il immensément riche (L’Amant) ; c’est cette admiration envieuse et incontrôlable qu’un milicien condamné à mort, inspire à un jeune résistant, en se vantant des plaisirs vécus grâce à la collaboration (La Douleur) ; c’est la souffrance inavouable d’une femme tondue après la guerre et qui essaye un nouvel amour perdu d’avance (Hiroshima mon Amour) ; ce sont les sentiments contradictoires de cette femme qui s’efforce de sauver son mari rescapé d’un camp de concentration tout en voulant le quitter (La Douleur)…

        Marguerite Duras attire le lecteur dans un marécage de sensations inavouables et le met presque dans la situation d’un voyeur qui se complait dans l’observation de travers humains.

       M. comme Militante

       Il faut dire que les hasards de la vie n’ont pas toujours placé Marguerite Duras du bon côté de la morale bien-pensante actuelle.

       D’une part, à propos de la colonisation. Elle nait en 1914 près de Saïgon, dans ce qu’on appelle alors l’Indochine ou Cochinchine, de parents instituteurs. Devenue veuve, sa mère se lance et échoue dans la culture d’une friche au Cambodge. Marguerite Duras, profondément marquée par cette enfance, ne remet pas en question la colonisation, voire affirme ses côtés positifs : « La France a donné à tous ses sujets d’outre-mer, sans faire de distinction entre les races, les mêmes possibilités de développement et les mêmes espoirs. L’indigène n’a jamais été traité en vaincu ; non seulement nous avons des devoirs envers lui, mais nous lui reconnaissons des droits sociaux et politiques et surtout celui d’acquérir des connaissances nouvelles. Certes, ce n’est pas à lui qu’il appartient de décider à quel moment il pourra user de ses capacités. C’est à nous, au moment voulu, d’alléger notre tutelle. » (Article de Marguerite Duras, paru dans L’Illustration et qu’elle désavouera par la suite). De 1937 à 1940, elle travaille comme secrétaire au service d’information du ministère des Colonies.

        D’autre part : au sujet de la collaboration. En 1942 elle est recrutée comme secrétaire générale du « Comité d’organisation du livre » sous le contrôle des autorités allemandes. Mais rassurons-nous, cet emploi lui permet de faire de « l’entrisme » (terme de Marguerite Duras) vis-à-vis de la collaboration en fréquentant des pronazis notoires et obtenant des renseignements pour la Résistance. Elle est notamment liée à François Mitterrand, alias Morland qui dirige un réseau chargé de faire de faux papiers pour les prisonniers de guerre évadés. Son groupe est dénoncé le 1er juin 1944 et son mari Robert Antelme est déporté à Buchenwald puis à Dachau. Les circonstances rocambolesques de sa libération par ses compagnons de réseau, en avril 1945, et son difficile retour à la vie quotidienne, sont racontées dans La Douleur.

        À l’automne 1944 Marguerite Duras s’inscrit au Parti communiste français qu’elle quitte en 1950 car on lui reproche d’avoir critiquer Louis Aragon… et de fréquenter des boites de nuit ! Elle n’en poursuit as moins ses actions militantes contre la guerre d’Algérie : en 1960, notamment, elle signe le « Manifeste des 121 » qui affirme le « droit à l’insoumission ». En mai 1968, on la voit en première ligne avec les étudiants contestataires et participe activement au comité des écrivains-étudiants. Autre combat notoire : le féminisme. Le 5 avril 1971 elle signe le « Manifeste des 343 » où des femmes célèbres, comédiennes et écrivaines notamment, affirment s’est fait avorter. Elles visent à soutenir une jeune fille accusée d’infanticide pour avoir interrompu une grossesse à la suite d’un viol. Marguerite Duras et les autres militantes, réussissent ainsi non seulement à obtenir son acquittement mais aussi participent à l’abrogation de la loi de 1920 interdisant l’avortement et la contraception.

         M. comme Maladresses

        Dans l’action, pas facile de faire ce qui se révèlera a posteriori, être le meilleur choix. Marguerite Duras a une bonne intuition en refusant de s’associer à Gabriel Matzneff qui lance une pétition concernant la majorité sexuelle et sera accusé par la suite de viols sur mineurs. Par contre, en 1985, que va-t-elle se mêler de l’affaire de l’assassinat du petit Grégory Villemin en accusant sa mère dans une tribune du journal Libération ? On aurait préféré la voir s’occuper de son œuvre plutôt que de ce fait divers abominable ce qui ajouta une dose de souffrance à des parents déjà meurtris. Pour la défense de Marguerite Duras, si c’en est une, disons qu’elle était déjà très dépendante de l’alcool à cette époque-là.

         Marguerite Duras est si célèbre, sa vie si trépidante, son œuvre si originale, ses prises de positions si tranchées, qu’elle suscite railleries, pastiches, quelques inimitiés et même une anecdote savoureuse. En 1992 un journaliste s’amuse à recopier L’Après-Midi de Monsieur Andesmas, livre antérieurement primé, en ne changeant que le titre et le nom des personnages. Il l’envoie aux éditeurs de l’écrivaine qui le refusent tous ! Seraient-ils devenus plus frileux avec le temps, à propos des nouveautés ? L’écrivaine ne s’est pas privée de donner son avis sur le style de ses contemporains, faisant une distinction entre ceux qui écrivent et ceux qui ne font que publier des livres. Elle déclare à propos de Roland Barthes, par exemple : « je n’arrivais pas du tout à le lire » (Yann Andréa Steiner) et j’avoue que personnellement, sur ce point-ci, je suis en total accord avec elle !

        M. comme a Minima

        On peut se plonger dans l’œuvre de Marguerite Duras en laissant de côté son vécu mais c’est se priver d’un éclairage qui souligne son intensité et sa profondeur. Difficile de les résumer. Détailler l’une ou (et) l’autre nécessite un travail qui s’apparente à une thèse. L’essentiel n’est-il pas de reconnaitre qu’elle est une femme et une artiste qui a osé affronter les défis son époque ? Elle a remis en question et fait progresser les idées et idéaux. Son œuvre est d’abord une plongée dans une modernité que nous avons encore du mal à assumer. Elle est de ces êtres qui nous secoue et nous force à regarder la vie et les gens autrement, oublier nos préjugés, reconsidérer notre manière de penser… En littérature, le style si personnel et déstructuré qu’elle a su imposer, repousse voire détruit, les barrières traditionnelles. Oui, on peut être écrivain sans avoir d’histoires extraordinaire à raconter ; oui, on peut écrire sans suivre un modèle académique ; oui, un auteur est libre de s’exprimer dans le style qui lui convient ! La littérature, en quelque sorte, avec elle, se met à la portée de tout artiste. Il y a un avant et un après Marguerite Duras. On aime ou on n’aime pas, peu importe, mais on est désormais libre de créer à son gout et d’apprécier une œuvre qui ne suit pas les sentiers battus.

 

L comme Louise LABÉ (vers 1524 – 1566)

       Enfin ! Euréka ! J’ai trouvé une femme ! Je vous l’avais dit au départ : il ne sera pas facile d’en caser beaucoup dans ces chroniques, du moins pas avant le XXe siècle ! Question de sociologie : on instruit peu d’hommes et encore moins de femmes ce qui permet de les dominer. N’en déplaise aux adeptes du nivellement par le bas, c’est un fait avéré que l’érudition permet de mieux comprendre notre environnement donc d’agir dessus et d’être plus libre.

       Une femme, oui ! Et une comme je les aime : talentueuse, innovatrice, indépendante et un brin féministe ! Accessoirement elle est belle : sa vie aurait sans doute été différente si elle avait été laide (« si le nez de Cléopâtre avait été plus long, la face du monde en aurait été changée ») mais je ne trouve pas que ce soit sa qualité principale et ce n’est pas pour cela qu’elle a l’honneur de mes chroniques.

Ce mois-ci est donc consacré à Louise Labé (vers 1524 – 1566)

L comme Lyon

        Louise Labé nait dans cette ville entre 1516 et 1523 (comme sa vie est attestée en 1524, cette date est retenue dans sa biographie). Ce n’est pas anodin comme le dit Maxime le Forestier dans Né quelque part, c’est toujours un hasard mais cela détermine le cours de la vie. Lyon, ancienne capitale des Gaules dans l’empire romain est à la croisée des routes du Nord et du sud et ses grandes foires commerciales médiévales sont connues dans toute l’Europe. Cette ville est sous l’influence de l’Italie où les femmes sont alors plus libres qu’en France. Ce pays a effectué sa Renaissance un siècle avant nous. L’humanisme (connaissance des langues anciennes et donc de la culture antique gréco-latine) s’y répand avec notamment la poésie de Pétrarque et aussi celle de Christine de Pisan. C’est dans cette atmosphère que grandit la petite Louise.

     Autre particularité rarissime pour rester dans l’histoire littéraire de cette époque : elle est roturière. Son père Pierre Charly a pris le nom de sa première épouse, Labé, pour bien se présenter comme cordier (il hérite en effet, grâce à elle, d’un bel atelier et d’une opulente maison). Il a sept enfants des deux unions qui suivront son veuvage, augmentant à chaque mariage sa prospérité. Rien d’étonnant : les veufs ne pullulent pas seulement dans les comédies de Molière au siècle suivant. Une femme sur deux meurt en couches : grossesse difficile ou fièvre puerpérale… en résumé, se marier met la vie de la future mère en péril et on comprend pourquoi les cloitres n’ont pas de mal à recruter des nonnes.

       La petite Louise, sans aucun doute adulée par son vieux papa, reçoit une éducation très soignée, bien supérieure à ce qui se fait d’habitude dans son milieu : musique, chant, langues anciennes et modernes et même escrime et équitation (elle était la sœur d’un maitre d’armes). Elle se présente ainsi dans une de ses poésies :

 Qui m’ust vu lors en armes fière aller

Porter la lance et bois faire voler

Le devoir faire en l’estour furieus

Piquer, volter, le cheval glorieux (Élégie III, vers 37 à 40)

 L comme libre

       On en sait peu sur la vie de Louise Labé mais il est certain que, émancipée par sa culture humaniste et sans doute aussi par son caractère, elle veut choisir et diriger son destin… et ses amours ! Quid de son adolescence ? Mystère ! A-t-elle mené la vie libre des riches nobles italiennes ? On ne peut que supposer. Une certitude : elle n’a pas eu d’enfant, cet obstacle naturel à toute liberté sexuelle avant la contraception moderne. Tout le monde ne peut pas comme Louis XIV titrer et légitimer sa foisonnante progéniture hors mariage. Plus prosaïquement, on connaissait des herbes qui faisaient avorter et des « faiseuses d’anges » si cela ne suffisait pas… de quoi détruire le plus solide des corps féminin… et Louise meurt vers la quarantaine.

       En outre, la société et les us et coutumes sont tenaces : Louise Labé va donc se marier (être mariée ?) conformément à sa situation, avec un modeste cordier, Ennemond Perrin. Les apparences en seraient-elles sauves pour autant ? Pas tout à fait puisque dès les noces accomplies, Louise et son époux font hôtel particulier à part.

       Chez elle, Louise Labé reçoit ses amis artistes et se vante d’une vie amoureuse animée. On est sûr qu’elle a eu une liaison avec le poète Olivier de Magny durant l’hiver 1554-1555. Mais un noble n’épouse pas une roturière : il passe du bon temps et s’en va ! Le chanoine lyonnais Gabriel de Saconay fréquentait son salon. Elle était liée à un fameux imprimeur, lyonnais lui aussi, Jean de Tournes. Louise Labé, devenue veuve, finit ses jours auprès d’un marchand et banquier florentin, établi à Lyon, Thomas Fortini. Il fut son exécuteur testamentaire et régla à un artisan le prix de sa pierre tombale.

        À partir de son mariage, de quoi vit Louise Labé ? L’héritage de sa mère ? Donation de son père ? Générosité de son époux ? la rumeur veut qu’elle ait vécu de sa poésie. C’est tout à fait possible en son temps et même certains comme Ronsard, y ont gagné une somptueuse situation à la cour du roi. Un poète qui a un riche protecteur, c’est normal, on appelle cela du mécénat. Mais au XVIe siècle, on n’a pas inventé de mot équivalent pour une poétesse. C’est tellement plus simple de dire qu’elle vit de ses charmes ! Elle acquiert ainsi le surnom de « Belle Cordière » qui la renvoie à sa condition de roturière. De là à la qualifier de vile prostituée, il n’y a qu’un pas que d’aucuns ont vite franchi, à commencer par le sévère Calvin :

       « Ce passe-temps de festoyer avec des femmes habillées en hommes, toi Saconay, tu te l’es souvent offert avec cette vulgaire courtisane qu’on appelait « la Belle Cordière » tant à cause de sa beauté que du métier de son mari. » (Jean Calvin, Pamphlet contre Gabriel de Saconay, Précenteur de l’église de Lyon, 1560.)

         Une femme libre, sans titre et qui plus est, instruite et talentueuse, forcément, cela dérange !

L comme luth

       Louise Labé s’illustre dans un genre majeur de la Renaissance : la poésie. Or, au seizième siècle, elle est principalement orale et se déclame souvent avec un accompagnement musical, dont le luth, cette mini harpe portative connue dès l’antiquité.

       Les Euvres de Louise Labé lionnoize furent imprimées de son vivant en 1555. La dédicace à Clémence de Bourges exprime un féminisme certes tempéré mais qui, pour la postérité, pose l’autrice en tant que proto-féministe. Elle encourage les femmes à s’instruire, elles en ont même le devoir pour « s’en parer plustot que de chaines, anneaus et somptueus habits ».

        Son recueil commence par un Débat de Folie et d’Amour, sorte de dialogue théâtral en prose, en cinq « discours » et six personnages. À la porte du palais de Jupiter, Folie et Amour se disputent. Le chef des dieux charge Mercure de plaider pour la première et Apollon-Cupidon pour le second avant de décider que désormais les deux devront cohabiter : Folie étant condamnée à guider Amour qu’elle a rendu aveugle, partout où il le voudra. Le reste de l’œuvre est en vers : trois Élégies et vingt-quatre sonnets.

       Le thème récurrent est l’amour éprouvé par les femmes et les tourments qu’il peut entrainer. Malgré sa réputation sulfureuse, rien d’érotique. Inutile de fantasmer sur le vers :

        « Baise m’encor, rebaise moy et baise » : elle réclame juste… des bisous !

       « Jamais plaisir et douleur d’aimer (plaisir et douleur pas seulement physiques, comme on l’a parfois imprudemment affirmé, mais aussi métaphysiques) ne s’étaient écrits, ou plutôt criés, aussi violemment, impérieusement et souverainement » Le Robert des grands Écrivains de langue française, page 653.

       Le vers de prédilection de Louise Labé est le décasyllabe, le plus proche de la versification latine où l’on compte en pieds (les accents toniques) et non les syllabes comme en français. Il a la particularité d’avoir une césure à la quatrième donc de créer un rythme irrégulier (quatre / six), des coupures qui s’apparentent à un essoufflement et une reprise d’air, propice à exprimer la souffrance. La poétesse choisit le sonnet, un genre né au seizième siècle et à la construction très sophistiquée avec toutes les formes de rimes possibles. Elle aime aussi les figures de style et notamment les oppositions. Mais le vocabulaire, lui, est simple ce qui donne une impression de facilité tout autant que de grâce.

« Je vis, je meurs : je me brule et me noye

J’ay chaut estreme en endurant froidure

La vie m’est et trop molle et trop dure.

J’ay grans ennuis entremeslez de joye » (Sonnet VIII)

       Mais cette souffrance n’est pas forcément désespérée, elle est compensée par le bonheur de créer des vers grâce à l’inspiration que lui apporte la passion aliénante. Peu importe le départ d’Olivier de Magny puisqu’elle peut l’évoquer en jouant du luth.

 « Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne pouvoir rien fors que toy comprendre

 Je ne souhaite encore point mourir

Mais quand mes yeux je sentiray tarir

Ma voix cassée et ma main impuissante

 Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d’amante

Prirey la mort noircir mon plus clair jour » (Sonnet XIV, vers 7 à 14)

         Il serait bien plus triste de ne pas avoir aimé que d’en être déçue. Je pense alors à la fin de cette chanson de Georges Brassens, Le 22 septembre : « et c’est triste de n’être plus triste sans vous ! » Étonnante éternité des sentiments exprimés par Louise Labé !

       Personne n’a su mieux que Louise Labé exprimer la passion amoureuse, ses subtilités, ses contradictions, ses sensations. La force de sa poésie tient tout à la fois dans l’expression de sa sensibilité personnelle et dans sa façon de la formuler si profondément humaine et universelle. Même si l’œuvre qui nous est parvenue est ténue (un seul volume !), elle est une figure majeure de la Renaissance française et de ce qu’on a appelé « l’École de Lyon. »

 Pour aller plus loin :

      La postérité s’est parfois fourvoyée à son sujet, suscitant légendes et fictions dès le seizième siècle. Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit redécouverte. En 2004-2005 et en 2024, elle est au programme de l’agrégation de Lettres modernes. Désormais il est possible de la lire  dans la célèbre collection de la Pléiade où ses Œuvres complètes sont publiées en 2021.

K comme Frantz KAFKA (1883 – 1924)

       K… j’ai comme l’impression désagréable que, là, nous n’allons pas rigoler ! D’abord, pas facile de trouver un nom français d’écrivain célèbre  commençant par cette lettre même en jouant sur les prénoms : Kader, Karim, Khan ? … Là encore, heureusement que l’art n’a pas de frontière. J’ai trouvé un Yacine Kateb, « étoile du Maghreb » (1929 – 1989) et à « l’influence capitale et méconnue ». C’est en tous cas ce qu’en dit l’anthologie Robert des grands Écrivains de langue française ! Cela m’incite à une profonde réflexion philosophique sur la relativité et la versatilité de la célébrité mais là n’est pas le sujet du jour.

       Je lui préfère un Tchèque germanophone mais traduit en français, parce qu’il a influencé notre littérature et de ce fait, en devient un « incontournable » : Franz Kafka (Prague 1883 – Kierling 1926). Il nous a même laissé un adjectif, signe selon mon avis et ma théorie personnels, d’une célébrité pérenne.

      Mais voici que se pose un nouveau problème : comment trouver des mots commençant par K pour faire mes titres de paragraphes, comme dans les autres chroniques littéraires alphabétiques ? C’est absurde, oppressant, incompréhensible… me voilà plongée dans une atmosphère… kafkaïenne !

K comme (mauvais ?) karma :

       Tout semblait pourtant bien commencer. Frantz Kafka est le seul fils d’une riche famille du quartier juif de Prague, appartenant à l’époque à l’empire austro-hongrois. Il est de langue germanique ce qui montre que dès le début, rien n’est vraiment simple en ce qui le concerne. Il est néanmoins destiné à une vie confortable en reprenant les affaires de papa. Mais ce n’est pas ce qu’il souhaite. Sa mère avec qui il entretient un rapport intense, est réputée spirituelle et intelligente. Cependant elle a perdu deux garçons avant lui et il a l’impression qu’elle s’occupe trop d’eux à son détriment. Ses relations avec son père commerçant, sont difficiles. Le petit Franz supporte mal son autoritarisme. Il l’évoquera plus tard sous la figure d’un vautour. Hypersensible, solitaire, il est de santé fragile.

       En résumé, il est mal à l’aise chez lui et dans sa propre personne. Pour noircir encore plus le tableau, rappelons que l’époque ne favorise pas les juifs et ses trois plus jeunes sœurs sont d’ailleurs déportées et assassinées dans le ghetto de Lödz et à Auschwitz pendant la deuxième guerre mondiale.

      Franz Kafka pendant ses études, s’intéresse à la littérature, l’histoire de l’art, à la langue germanique (il vivra d’ailleurs plusieurs années à Berlin par la suite). Il voyage un peu et obtient un doctorat de droit en 1906. Entre-temps, en 1901, il fait la connaissance du poète Max Brod, son plus proche et fidèle ami tout au long de sa vie et même au-delà comme nous le verrons à propos de son œuvre.

      Frantz Kafka gagne sa vie en travaillant pour une compagnie d’assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême. Même s’il méprise cette situation, il n’en est pas moins apprécié par ses employeurs et y reste jusqu’à sa retraite prématurée en 1922. Il a pour tâche de limiter les risques de sécurité des ouvriers qui peinent sur des machines dangereuses. Il a la réputation d’être plutôt conciliant avec les victimes parfois handicapées à vie. Son emploi l’amène à visiter des usines et trouver de l’inspiration pour ses œuvres illustrant l’aliénation et l’absurdité de situations.

         Il voyage lors de ses vacances et découvre avec plaisir des nouveautés comme les aéroplanes. Il fréquente aussi des cercles anarchistes mais sans s’engager vraiment et le sioniste Hugo Bergmann.

        Question amour, c’est plutôt compliqué. Ses relations tournent court. En 1912, il rencontre la Berlinoise Felice Bauer (1887 – 1960) avec qui il entretient une correspondance intense.  Mais leurs rares rencontres conduisent à des fiançailles aussitôt rompues. Il envisage une union en 1919 avec Julie Wohryzek (1891 – 1944) mais son père refuse catégoriquement ce mariage. Il a également une liaison courte et intense avec la journaliste et écrivaine tchèque Miléna Jesenska (1896 – 1944) mais se sent mal à l’aise avec cette femme trop brillante qui pourtant le comprend bien. En 1923 Dora Diamant (1898 – 1852) devient sa compagne et sous son influence se transforme en sioniste convaincu au point d’envisager d’émigrer en Palestine. Elle reste à ses cotés jusqu’à sa mort.

       Faut-il déduire de ces difficultés à se lier avec une femme qu’elles seraient un signe d’homosexualité ? La question a été posée et fait encore débat mais on n’en sait rien et finalement, est-ce bien utile d’en parler ? L’important n’est-il pas son œuvre ? Disons pour clore ce débat avorté, qu’il aurait vu son statut d’écrivain comme un handicap à une vie de famille traditionnelle.

On est sûr, en revanche, que sa santé fragile n’a rien arrangé. Il est stressé, dépressif et hypocondriaque. Il souffre de migraines, insomnies, constipations qu’il cherche à soigner avec des cures et un régime strictement végétarien.  En 1917 il apprend qu’il est atteint de tuberculose et part en préretraite en 1922. Il meurt au sanatorium de Kierling près de Vienne à quarante ans, en 1924. Il est enterré à Prague.

K comme kiosque :

     Kafka est considéré comme l’un des plus grands écrivains allemands puisqu’il écrivait dans cette langue. Mais c’est surtout grâce aux traduction et publication françaises de ses ouvrages en 1962 qu’ils sont connus dans de nombreux pays.

      Romans, nouvelles, lettres, pièces de théâtre…  on peut considérer que Kafka a écrit un ensemble important, d’autant plus qu’il se vouait régulièrement depuis sa jeunesse et totalement à cette activité littéraire. « Je sens que lorsque je n’écris pas, une main inflexible me pousse hors de la vie » (lettre à Félice Bauer)

      Mais il a peu édité de son vivant, seulement quelques courts récits, comme La Métamorphose et Le Verdict. Nous aurions même pu ne jamais en entendre parler car l’auteur a détruit lui-même certains manuscrits et demandé à son ami Max Brod de bruler le reste après sa mort. Heureusement, celui-ci n’a pas exécuté les dernières volontés. En 1933, la gestapo saisit à Berlin, dans l’appartement de Dora Diamant, environ vingt journaux, trente-cinq lettres et au moins une pièce de théâtre, tous considérés comme définitivement perdus. C’est pour ces raisons que nous ne connaissons qu’une partie de l’œuvre de Kafka qui peut parfois sembler inachevée.

       La Métamorphose, Le Procès, le Château, La Colonie pénitentiaire  pour ne citer que les plus connus, dégagent une atmosphère singulière et cauchemardesque. Les personnages sont perdus, déboussolés dans un environnement qu’ils ne comprennent pas. Cet univers « kafkaïen » renvoie à quelque chose d’absurde, d’illogique, d’incompréhensible. Ils se démènent dans une sorte de labyrinthe où ils se retrouvent enfermés sans savoir comment et dont ils ne trouvent pas l’issue. Pas d’espoir, absurdité, culpabilisation comme un combat improbable avec une bureaucratie sans âme ni logique ! Le symbole de l’homme moderne déraciné, l’allégorie de l’aliénation et l’angoisse de la société moderne ! « Il y a un but mais pas de chemin »

K comme Kaiser de la littérature moderne :

       L’œuvre de Kafka interroge sur la famille, la société et surtout la lutte de l’individu à y trouver sa place. Les critiques ont essayé de le classer dans des courants littéraires : modernisme, réalisme magique, précurseur de l’existentialisme…  On y a vu une influence du marxisme, un penchant pour l’anarchisme ; on y cherche en vain des positions sionistes et Max Brod y voyait une recherche métaphysique de Dieu. Mais le constat est simple : elle est unique et indéfinissable !

       Autrement dit, c’est une œuvre particulièrement riche d’interprétations qui interpelle le lecteur et ne le laisse pas indemne. Kafka définit ainsi la fonction de sa littérature : « On ne devrait lire que les livres qui nous piquent et nous mordent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? »

       Le procès en est une belle illustration : le personnage est confronté à une faute qu’il ignore et se culpabilise à chercher ce qu’il a fait pour arriver à cette situation infernale.

      Frantz Kafka est donc l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, rompant avec la littérature du XIXe siècle, comme ses contemporains Virginia Woolf et Marcel Proust. L’atmosphère de ses œuvres doit beaucoup à un langage qu’il maitrise parfaitement. Mais surtout, sa grande nouveauté, tient dans le point de vue interne choisi : celui exclusif du protagoniste et le lecteur n’a pas plus d’explication que lui sur sa situation cauchemardesque. Cela crée forcément une empathie avec ce personnage désemparé et elle est génératrice d’angoisse, de réflexion voire d’introspection. La métamorphose en est un bel exemple : le protagoniste se réveille un jour transformé en une sorte de cafard géant dégoutant, rejeté par sa famille. On peut l’interpréter comme une fable. Mais si on considère le point de vue interne, on comprend que l’on a la transcription de ce que ressent le personnage : malade, il ne peut plus ramener de paye à ses parents qui l’exploitent et devient une chose inutile dont ils finissent par se débarrasser. Gregor Samsa ne s’est pas transformé en insecte monstrueux mais c’est ainsi qu’il est considéré par ses proches. Il le ressent au plus profond de lui-même, ne comprend pas comment sa situation a pu changer du jour au lendemain et surtout, comment il pourrait retrouver sa valeur passée. Il n’a pas la force de réagir, surtout pas de se révolter et s’abandonne à son funeste sort. Et si on veut aller encore plus loin dans l’interprétation, on pourrait voir dans cette nouvelle, une prémonition historique : l’allégorie du sort des juifs sous le régime nazi.

      J’ai dit au début de cette chronique que nous n’allions pas rigoler… certes… mais qui n’a pas lu Frantz Kafka ne peut pas cerner de l’intérieur de son être, l’immense angoisse due aux transformations du XXe siècle… un drame hélas éternel et cyclique face à la tentative de déshumanisation orchestrée par ce que l’homme peut faire de plus abjecte : barbarie, massacre, guerre.

 

 

J comme Jean de Joinville (1225 – 1317)

      Pour les J. j’aurais pu choisir Alfred Jarry ou James Joyce mais je préfère sortir de notre moyen âge, une pépite, un homme à la destinée extraordinaire et dont l’œuvre se confond avec sa vie et ses rêves… et avec pas un « Je » mais deux, double initiale : Jean de Joinville (1225 – 1317)

J comme jeunesse

        Jean de Joinville appartient à une famille de la haute noblesse champenoise mais peu fortunée. Il reste de son château quelques ruines sur une colline dans sa ville d’origine, Joinville en Haute-Marne. De sa jeunesse on ne sait pas grand-chose sinon qu’il perd très tôt son père Simon et que sa mère exerce la régence en Champagne. Comme il n’est pas l’ainé on peut raisonnablement penser qu’il était plus destiné à l’église qu’à l’armée et a reçu une éducation religieuse soignée. Mais la mort prématurée de son frère aîné Geoffroy vers 1232-1233 le met en possession de la seigneurie de Joinville ainsi que de la charge héréditaire de sénéchal de Champagne. Il appartient à la cour de Thibaut IV, comte de Champagne où il reçoit une éducation de jeune noble : lecture, écriture, rudiments de latin. C’est là qu’il rencontre celui qui donnera un sens à sa vie : Louis IX.

J comme Jérusalem

      Lorsque le roi Louis IX, après un vœu prononcé pendant une grave maladie, part en croisade en 1248, Jean de Joinville décide de le suivre. Il n’a que vingt-trois ans et laisse derrière lui son épouse et deux enfants. Il reste en terre sainte et surtout en Egypte de 1248 à 1254.

Jean de Joinville est fait prisonnier avec le roi et d’autres chrétiens, au cours de la retraite qui suivit la défaite de Damiette en 1250. Le 6 mai ils sont libérés contre une rançon énorme et rejoignent la ville d’Acre.

Jean de Joinville pousse le roi à rester en Egypte. Leur vie n’a rien à voir avec les rigueurs d’un camp militaire. Il découvre une civilisation raffinée avancée sur le plan scientifique. Jean de Joinville obtient deux-mille livres de rente annuelle afin de rester à service de Louis IX. Il s’entoure de compagnons, Champenois pour la plupart, et reconstitue autour de lui un important corps de bataille. Le jeune seigneur, si modeste auparavant, mène désormais grand train. Il devient l’intime du roi, conversant avec lui, l’accompagnant dans ses expéditions, partageant son existence. Louis IX s’occupe alors de fortifier les places fortes au pouvoir des chrétiens avant de revenir en France.

J comme jouir tranquillement

      De retour en Champagne Jean de Joinville s’applique à réparer les misères causées par son absence. Il vit tour à tour à Paris et en Champagne pieusement mais sans fuir les bonheurs quotidiens. En 1261, après la mort de sa première épouse Alix de Grandpré, il se marie avec Alix de Reynel dont il aura quatre fils. En 1268, le sénéchal refuse d’accompagner le roi à une nouvelle croisade. Il a raison puisque cette huitième expédition, désastreuse, voit la mort du roi à Tunis en 1270.

Fin de vie : Jean de Joinville à soixante-dix-sept ans, épouse en troisièmes noces Marguerite, fille d’Henri II, comte de Vaudrémont. Il meurt à plus de quatre-vingt-treize ans, près de cinquante ans après son roi. Ironie du sort et jeu des alliances, pour cet homme profondément attaché à sa Champagne natale : après sa mort, la maison de Joinville passe de la cour de Champagne à celle de Lorraine du fait du mariage d’un de ses fils avec une nièce de sa troisième femme. Jean de Joinville a donc, pour descendant, Claude de Lorraine… et l’actuel roi Charles III !

J comme jugement de l’histoire

      On connaît deux œuvres de Jean de Joinville :

      L’une est peu connue. Il s’agit d’un petit ouvrage qui atteste la profondeur de sa foi et sa culture religieuse. Il a été composé à Acre pendant l’hiver de 1250-1251 après son retour de captivité, intitulé Li romans as ymages des poinz de nostre foi. C’est un commentaire du Credo.

      L’autre, par contre a fait la gloire de son auteur : Jehan de Joinville est le chroniqueur et biographe du roi Louis IX. Le livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looÿs est un recueil de souvenirs qui met en valeur les vertus de son bien-aimé souverain. La composition de la Vie de saint Louis est complexe car le récit ne suit pas la chronologie des événements. Il est conçu comme un triptyque : le début évoque les premières années du règne tout en ajoutant des exemples et anecdotes sur le roi afin de démontrer sa sainteté ; dans la partie centrale sont racontés le séjour outre-mer, la croisade malheureuse qui aboutit à la perte de Damiette et le rôle joué par le roi dans le royaume de Jérusalem ; enfin dans une dernière partie, Jean de Joinville mêle le récit des dernières années de son règne, sa mort, sa canonisation et des témoignages édifiants. Ainsi l’auteur de la Vie de saint Louis construit-il une image superbe de la sainteté du roi.  

      La biographie tend à l’hagiographie, non sans une certaine naïveté. La simplicité et la sincérité des propos, le ton familier pour évoquer des scènes quotidiennes ou pour faire surgir des souvenirs personnels, font le charme de ce livre.

     L’ouvrage a été composé par le sénéchal de Champagne à la fin de sa vie, à la demande de Jeanne de Navarre, reine de France, vers 1303. Mais elle meurt en 1305 avant que le livre soit achevé. Il est donc dédicacé à son fils, le futur Louis le Hutin en octobre 1309 et prend une dimension didactique : Jean de Joinville propose en exemple le récit du règne et de la vie de Louis IX, à ses successeurs.

      Son œuvre a marqué notre histoire comme notre littérature

       D’une part, des extraits (écrits avant la version finale) ont permis la canonisation de Louis IX prononcée en 1297 par Boniface VIII. À partir de 1271, la papauté mène une longue enquête à son sujet. Comme Joinville a été l’intime du roi, son conseiller et son confident, son témoignage en 1282 est très précieux pour les enquêteurs ecclésiastiques. Pour être canonisé, une vie très sainte ne suffit pas, il faut avoir accompli au moins un miracle. Jean de Joinville témoigne d’une anecdote significative : sur la mer où les bateaux ont été séparés, un marin ne sachant pas nager tombe à l’eau. Il pense alors fortement au roi ce qui le maintient à la surface et miracle, arrive alors un autre bateau qui le récupère.

       D’autre part, Jean de Joinville est considéré comme le premier chroniqueur de notre littérature. Cela veut dire qu’il relate des événements réels auxquels il a participé. Mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage historique : il n’a pas le recul et la rigueur scientifique exigés pour un historien. Pas de journalisme avant l’heure non plus car il y raconte des anecdotes dont il a été témoin et n’hésite pas à se mettre lui-même en scène et exprimer son vécu. Il esquisse ainsi son propre portrait : très pieux mais non saint, avec un esprit curieux, de l’indépendance et du franc parler. Son attachement profond pour son pays natal, le royaume de France bien sûr, mais surtout pour la Champagne, donne l’une des clefs de cette subjectivité : avec Jean de Joinville, l’histoire du royaume de France et de la croisade à laquelle il a participé, sont inséparables de l’histoire de la Champagne. 

Pour aller plus loin :

      On peut s’intéresser aux chroniqueurs qui ont suivi Jean de Joinville : Jean le Bel, le Liégeois (1290 – 1370) et Jean Froissard (1337 – 1410). Eux aussi racontent une guerre, celle de cent ans. Ils mêlent des faits réels auxquels ils ont assisté voire participé, avec des commentaires personnels : de quoi découvrir la vie des preux chevaliers de cette époque. Pour le peuple par contre… heureusement que par la suite les historiens s’en occuperont !

      Pour comprendre l’attachement de Jean de Joinville à sa Champagne natale, rien de mieux que d’aller se promener dans son village natal : Joinville en Haute-Marne. Il ne reste que quelques ruines de son château en haut de la colline qui surplombe le village mais les petites rues aux maisons anciennes méritent une promenade. À noter qu’il existe encore un château à Joinville, près du bief qui arrose la ville mais il est postérieur au chroniqueur et présente un exemple d’architecture de la Renaissance.

I comme IONESCO

 

      Pour les « I », je n’ai pas vraiment le choix car ce n’est pas un début de nom fréquent dans la littérature française. Même en jouant sur les prénoms, je n’en vois pas beaucoup, du moins pas assez d’auteurs qui ont innové au point de marquer notre histoire littéraire. Heureusement, là encore, comme pour Homère, la culture n’a pas de frontières. Côté norvégien je trouve le dramaturge Henrik Ibsen (1828-1906) qui accompagne la modernité et illustre les changements familiaux. Mais je lui préfère un natif de Roumanie qui se fait naturaliser Français, révolutionne notre théâtre et finit Académicien :

I comme Eugène Ionesco (Satlina, Roumanie 1909 – Paris 1994)

I comme intermittent

      La Quête intermittente est le titre qu’Eugène Ionesco donne à son autobiographie publiée par Gallimard en 1987. Il débute sa vie et se forme entre deux pays, deux mondes différents entre lesquels il va et vient. Il nait en Roumanie, sous le nom d’Eugen Ionescu, d’un père roumain et d’une mère française. Mais il arrive très tôt en France où son père achève son doctorat de droit. En 1916, lorsque la Roumanie entre dans le conflit mondial, celui-ci retourne à Bucarest laissant et délaissant femme et enfants. En 1922 après son divorce et remariage, il obtient la garde de ses fils et fille. Voici Eugène de nouveau en Roumanie qu’il quitte sans regret en 1926 pour rejoindre sœur et mère en France. Il étudie la littérature française à l’université et fait une brève carrière de professeur de Français à Bucarest où il se marie en 1936. Il compose quelques poèmes et publie quelques écrits qui le placent dans l’avant-garde roumaine. Il se fixe définitivement en France en 1942 et est naturalisé en 1950. À partir de cette date, sa vie se confond avec son œuvre. Il est élu à l’Académie française en 1970. Il meurt en 1994 couvert de distinctions et de récompenses internationales.  

I comme Innovateur

       Eugène Ionesco a écrit un roman (Le Solitaire 1973), des Contes pour Enfants de moins de trois ans (1976) et quelques écrits de jeunesse comme Hugoliade et Non. Mais c’est par son théâtre qu’il a marqué notre littérature.

     Le vingtième siècle est celui de toutes les innovations, voire révolutions en littérature et plus généralement en art : dadaïsme, surréalisme, nouveau roman… tout est sujet à métamorphoses et découvertes. Le théâtre, en outre, doit se confronter à un rival populaire qui aurait pu l’écraser complètement s’il ne s’était pas renouvelé : le cinéma. Difficile dans ce contexte de maintenir l’attention du spectateur avec juste une intrigue, aussi passionnante soit-elle. Ionesco relève le challenge : le plus important dans ses pièces n’est pas l’enchainement des faits mais le langage ou plutôt la non communication. Loin de fuir les clichés et les stéréotypes, il les accumule. Il joue aussi sur la dissonance entre les répliques, les gestes et les sons qui n’ont plus de liens entre eux : par exemple, dans La Cantatrice chauve, lorsque la pendule sonne dix-sept coups, l’acteur dit « il est neuf heures ». 

         Les personnages sont secondaires, dépassés par les objets qui avant Ionesco, n’étaient qu’accessoires : un cadavre qui se met à grandir (Amédée), des chaises qui s’accumulent (Les Chaises), des morts qui s’entassent (La Leçon), des rhinocéros qui se multiplient (Rhinocéros), une mariée qui pond des centaines d’œufs (L’Avenir est dans les œufs).

      Le registre lui aussi n’a plus de sens. Le théâtre classique séparait drastiquement comique et tragique ; le Romantisme au nom du réalisme, les fait cohabiter dans une même scène ; Ionesco, lui les confond : ces farces sur la vanité des relations humaines laissent un goût amer qui plonge le spectateur dans le tragique d’une vie sans but ni sens.

« Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique n’a pas d’issue » (Ionesco in Notes et contre-notes)

       Pas étonnant que l’on définisse le théâtre de Ionesco comme celui de l’Absurde.

I comme iconoclaste

     Pour sa première pièce La Cantatrice chauve, Ionesco bouleverse le théâtre et prend le contre-pied de tout ce qui était représenté avant lui : le titre n’a rien à voir avec l’intrigue qui d’ailleurs n’existe pas ; les personnages Smith et Martin sont n’importe qui, ils parlent pour ne rien dire, sans communiquer entre eux, enchainant les phrases sans logique semblant tirées d’une méthode d’apprentissage de langues étrangères de l’époque (méthode Assimil). Dans cette farce où le langage tourne à vide, le comique côtoie le tragique. On a défini cette œuvre comme une anti-pièce ou une tragédie du langage. Elle attire peu de spectateurs à sa création mais reçoit le soutien des amateurs de l’avant-gardisme. Reprise en 1957 au théâtre de la Huchette dans le quartier latin parisien, elle est jouée depuis régulièrement (avec seulement une interruption pendant mai 1968). Elle est aussi la plus étudiée de notre répertoire dramatique.

I comme idées

     Même le non-sens acquiert une signification : Eugène Ionesco dénonce le conformisme qui touche toutes les classes de la société. Surtout, lui qui dans les années 1930 avait vu en Roumanie la montée du fascisme, il témoigne de cette hystérie collective qui saisit les peuples et les conduit au totalitarisme : comme cette « rhinocérite aigüe » qui se répand en ville puis dans le monde et transforme les humains en des bêtes sauvages. Faut-il pour autant faire de Ionesco un idéologue ? Certainement pas ! Il le refuse ce qu’il appelle « le théâtre à thèse » de Berthold Brecht ou Jean-Paul Sartre et qui fait passer l’idée avant la création. L’art est dans la surprise et non dans une tribune qui « impose des réponses avant de poser des questions » (Ionesco in : Notes et contre-notes) « J’espère que mon théâtre a plus d’humour que de polémique » (ibid.)

I comme interprétations

      Le théâtre d’Eugène Ionesco représenté dans de petites salles du quartier latin parisien dans les années cinquante a conquis les surréalistes comme Breton, Queneau, Tardieu puis des critiques comme Alain Robbe-Grillet. Son audience s’est élargie au point de devenir internationale. On l’étudie dans les facultés et on le joue toujours, tant en Europe qu’aux États-Unis. En 1990 son Théâtre complet est entré dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade.

     Ce succès tient évidemment à la nouveauté, l’originalité et l’audace de ses pièces mais aussi au soin que Ionesco a apporté à leur diffusion et à leur explication.

        D’une part, il était très rigide à propos des mises en scène, refusant toutes les coupures ou les aménagements, multipliant les didascalies pour ne laisser aucun libre arbitre aux metteurs en scène. On soutient parfois qu’il y a deux créateurs pour une pièce : l’auteur du texte et le metteur en scène. Ionesco va rigoureusement à l’encontre de cette affirmation : il est et tient à rester l’unique concepteur de ses œuvres. Ainsi, au fil du temps, ont-elles gardé toute la force et les effets de surprise voulus au départ.

      D’autre part, Ionesco est l’auteur d’essais où il explique ses desseins et impose sa vision du théâtre : Notes et contre-notes (1962), Journal en miettes (1967), Présent passé, passé présent (1968), Découvertes (1969), Entretiens avec Claude Bonnefoy (1966) et Entre le rêve et la vie (réédition des Entretiens… en 1977) Il me fait penser à ces tableaux monochromes et autres œuvres surprenantes dont l’intérêt essentiel réside dans le discours de leur créateur : il explique qu’un urinoir accroché au mur ou un balai et un seau au milieu d’une pièce vide, sont des manifestations géniales d’une idée existentielle du monde, de l’humanité et de la vie. C’est peut-être vrai après tout ? Une cuvette et un pot de chambre en émail du dix-neuvième siècle ne sont-ils pas devenus des pièces de collections que l’on expose volontiers dans son intérieur ? Quoi qu’il en soit, les pièces de Ionesco ont marqué leur époque et traversent le temps sans prendre une ride, témoignant toujours avec la même originalité de l’absurdité du conformisme et de toutes les formes de totalitarisme.

Pour aller plus loin :

      Certes l’idéal serait d’aller au théâtre de la Huchette à Paris… mais sur internet on peut trouver des interprétations plus ou moins pirates des pièces les plus connues d’Eugène Ionesco. Parmi elles, Rhinocéros, qui fut jouée pendant un an à La Comédie de Reims. La vidéo s’est multipliée comme par magie pour atterrir dans toutes les classes de lycée en France et à l’étranger. Certes des droits d’auteur ont été perdus, mais quel succès ! Il faut parfois choisir entre la juste rémunération de son travail ou une célébrité qui défie le temps et les frontières !

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