Quand Ariane P. m’a proposé d’écrire des chroniques pour le site de l’ADILL (Association de Défense et Illustration de la Littérature de Lorraine) l’idée m’a d’emblée séduite. Le but était de présenter des auteurs de notre histoire littéraire mais de façon ludique pour les découvrir ou les redécouvrir autrement, afin d’inciter à les lire ou relire.
Les auteurs seront mis en valeur de façon alphabétique, une fois par mois, donc vingt-six écrivains, poètes ou philosophes, pendant un peu plus de deux ans. Impossible d’être exhaustive et le choix ne dépend que de mon bon vouloir : c’est une façon qui en vaut d’autres de trier parmi nos « incontournables », n’est-ce pas ? Les chroniques ne sont pas davantage complètes : elles se veulent « amuse-gueule » pas festins et encore moins orgies, autrement dit, elles visent à rappeler que nos auteurs passés ont encore tant à nous dire et à quel point ils font toujours partie de nos vies.
Littérature éternelle qui se réveille comme par magie lorsque nous replongeons dedans !
Sommaire
Les chroniques qui ont déjà été effacées puisque seules les cinq plus récentes sont publiées sur ce site :
A comme Arthur RIMBAUD (1854 – 1891) ; B comme BALZAC (1799-1850) ; C comme CORNEILLE (1606-1684) ; D comme DIDEROT (1713-1784) ; E (ou É) comme Émilie du CHÂTELET (1706 – 1749) ; F comme Gustave FLAUBERT ( 1821 – 1880) ; G comme Edmond-Jules de GONCOURT…
restent :
H comme HOMERE
I comme IONESCO (1909 – 1994)
J comme Jean de JOINVILLE (1225 – 1317)
K comme Frantz KAFKA ( 1883 – 1924)
L comme Louise Labé (vers 1524 – 1566)
(Les chroniques sont mises en ligne selon leur ordre de conception, la plus récente étant en premier. Vous ne trouverez sur cette page que les cinq dernières. Il convient donc de les lire régulièrement avant qu’elles ne soient effacées.)
L comme Louise LABÉ (vers 1524 – 1566)
Enfin ! Euréka ! J’ai trouvé une femme ! Je vous l’avais dit au départ : il ne sera pas facile d’en caser beaucoup dans ces chroniques, du moins pas avant le XXe siècle ! Question de sociologie : on instruit peu d’hommes et encore moins de femmes ce qui permet de les dominer. N’en déplaise aux adeptes du nivellement par le bas, c’est un fait avéré que l’érudition permet de mieux comprendre notre environnement donc d’agir dessus et d’être plus libre.
Une femme, oui ! Et une comme je les aime : talentueuse, innovatrice, indépendante et un brin féministe ! Accessoirement elle est belle : sa vie aurait sans doute été différente si elle avait été laide (« si le nez de Cléopâtre avait été plus long, la face du monde en aurait été changée ») mais je ne trouve pas que ce soit sa qualité principale et ce n’est pas pour cela qu’elle a l’honneur de mes chroniques.
Ce mois-ci est donc consacré à Louise Labé (vers 1524 – 1566)
L comme Lyon
Louise Labé nait dans cette ville entre 1516 et 1523 (comme sa vie est attestée en 1524, cette date est retenue dans sa biographie). Ce n’est pas anodin comme le dit Maxime le Forestier dans Né quelque part, c’est toujours un hasard mais cela détermine le cours de la vie. Lyon, ancienne capitale des Gaules dans l’empire romain est à la croisée des routes du Nord et du sud et ses grandes foires commerciales médiévales sont connues dans toute l’Europe. Cette ville est sous l’influence de l’Italie où les femmes sont alors plus libres qu’en France. Ce pays a effectué sa Renaissance un siècle avant nous. L’humanisme (connaissance des langues anciennes et donc de la culture antique gréco-latine) s’y répand avec notamment la poésie de Pétrarque et aussi celle de Christine de Pisan. C’est dans cette atmosphère que grandit la petite Louise.
Autre particularité rarissime pour rester dans l’histoire littéraire de cette époque : elle est roturière. Son père Pierre Charly a pris le nom de sa première épouse, Labé, pour bien se présenter comme cordier (il hérite en effet, grâce à elle, d’un bel atelier et d’une opulente maison). Il a sept enfants des deux unions qui suivront son veuvage, augmentant à chaque mariage sa prospérité. Rien d’étonnant : les veufs ne pullulent pas seulement dans les comédies de Molière au siècle suivant. Une femme sur deux meurt en couches : grossesse difficile ou fièvre puerpérale… en résumé, se marier met la vie de la future mère en péril et on comprend pourquoi les cloitres n’ont pas de mal à recruter des nonnes.
La petite Louise, sans aucun doute adulée par son vieux papa, reçoit une éducation très soignée, bien supérieure à ce qui se fait d’habitude dans son milieu : musique, chant, langues anciennes et modernes et même escrime et équitation (elle était la sœur d’un maitre d’armes). Elle se présente ainsi dans une de ses poésies :
Qui m’ust vu lors en armes fière aller
Porter la lance et bois faire voler
Le devoir faire en l’estour furieus
Piquer, volter, le cheval glorieux (Élégie III, vers 37 à 40)
L comme libre
On en sait peu sur la vie de Louise Labé mais il est certain que, émancipée par sa culture humaniste et sans doute aussi par son caractère, elle veut choisir et diriger son destin… et ses amours ! Quid de son adolescence ? Mystère ! A-t-elle mené la vie libre des riches nobles italiennes ? On ne peut que supposer. Une certitude : elle n’a pas eu d’enfant, cet obstacle naturel à toute liberté sexuelle avant la contraception moderne. Tout le monde ne peut pas comme Louis XIV titrer et légitimer sa foisonnante progéniture hors mariage. Plus prosaïquement, on connaissait des herbes qui faisaient avorter et des « faiseuses d’anges » si cela ne suffisait pas… de quoi détruire le plus solide des corps féminin… et Louise meurt vers la quarantaine.
En outre, la société et les us et coutumes sont tenaces : Louise Labé va donc se marier (être mariée ?) conformément à sa situation, avec un modeste cordier, Ennemond Perrin. Les apparences en seraient-elles sauves pour autant ? Pas tout à fait puisque dès les noces accomplies, Louise et son époux font hôtel particulier à part.
Chez elle, Louise Labé reçoit ses amis artistes et se vante d’une vie amoureuse animée. On est sûr qu’elle a eu une liaison avec le poète Olivier de Magny durant l’hiver 1554-1555. Mais un noble n’épouse pas une roturière : il passe du bon temps et s’en va ! Le chanoine lyonnais Gabriel de Saconay fréquentait son salon. Elle était liée à un fameux imprimeur, lyonnais lui aussi, Jean de Tournes. Louise Labé, devenue veuve, finit ses jours auprès d’un marchand et banquier florentin, établi à Lyon, Thomas Fortini. Il fut son exécuteur testamentaire et régla à un artisan le prix de sa pierre tombale.
À partir de son mariage, de quoi vit Louise Labé ? L’héritage de sa mère ? Donation de son père ? Générosité de son époux ? la rumeur veut qu’elle ait vécu de sa poésie. C’est tout à fait possible en son temps et même certains comme Ronsard, y ont gagné une somptueuse situation à la cour du roi. Un poète qui a un riche protecteur, c’est normal, on appelle cela du mécénat. Mais au XVIe siècle, on n’a pas inventé de mot équivalent pour une poétesse. C’est tellement plus simple de dire qu’elle vit de ses charmes ! Elle acquiert ainsi le surnom de « Belle Cordière » qui la renvoie à sa condition de roturière. De là à la qualifier de vile prostituée, il n’y a qu’un pas que d’aucuns ont vite franchi, à commencer par le sévère Calvin :
« Ce passe-temps de festoyer avec des femmes habillées en hommes, toi Saconay, tu te l’es souvent offert avec cette vulgaire courtisane qu’on appelait « la Belle Cordière » tant à cause de sa beauté que du métier de son mari. » (Jean Calvin, Pamphlet contre Gabriel de Saconay, Précenteur de l’église de Lyon, 1560.)
Une femme libre, sans titre et qui plus est, instruite et talentueuse, forcément, cela dérange !
L comme luth
Louise Labé s’illustre dans un genre majeur de la Renaissance : la poésie. Or, au seizième siècle, elle est principalement orale et se déclame souvent avec un accompagnement musical, dont le luth, cette mini harpe portative connue dès l’antiquité.
Les Euvres de Louise Labé lionnoize furent imprimées de son vivant en 1555. La dédicace à Clémence de Bourges exprime un féminisme certes tempéré mais qui, pour la postérité, pose l’autrice en tant que proto-féministe. Elle encourage les femmes à s’instruire, elles en ont même le devoir pour « s’en parer plustot que de chaines, anneaus et somptueus habits ».
Son recueil commence par un Débat de Folie et d’Amour, sorte de dialogue théâtral en prose, en cinq « discours » et six personnages. À la porte du palais de Jupiter, Folie et Amour se disputent. Le chef des dieux charge Mercure de plaider pour la première et Apollon-Cupidon pour le second avant de décider que désormais les deux devront cohabiter : Folie étant condamnée à guider Amour qu’elle a rendu aveugle, partout où il le voudra. Le reste de l’œuvre est en vers : trois Élégies et vingt-quatre sonnets.
Le thème récurrent est l’amour éprouvé par les femmes et les tourments qu’il peut entrainer. Malgré sa réputation sulfureuse, rien d’érotique. Inutile de fantasmer sur le vers :
« Baise m’encor, rebaise moy et baise » : elle réclame juste… des bisous !
« Jamais plaisir et douleur d’aimer (plaisir et douleur pas seulement physiques, comme on l’a parfois imprudemment affirmé, mais aussi métaphysiques) ne s’étaient écrits, ou plutôt criés, aussi violemment, impérieusement et souverainement » Le Robert des grands Écrivains de langue française, page 653.
Le vers de prédilection de Louise Labé est le décasyllabe, le plus proche de la versification latine où l’on compte en pieds (les accents toniques) et non les syllabes comme en français. Il a la particularité d’avoir une césure à la quatrième donc de créer un rythme irrégulier (quatre / six), des coupures qui s’apparentent à un essoufflement et une reprise d’air, propice à exprimer la souffrance. La poétesse choisit le sonnet, un genre né au seizième siècle et à la construction très sophistiquée avec toutes les formes de rimes possibles. Elle aime aussi les figures de style et notamment les oppositions. Mais le vocabulaire, lui, est simple ce qui donne une impression de facilité tout autant que de grâce.
« Je vis, je meurs : je me brule et me noye
J’ay chaut estreme en endurant froidure
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ay grans ennuis entremeslez de joye » (Sonnet VIII)
Mais cette souffrance n’est pas forcément désespérée, elle est compensée par le bonheur de créer des vers grâce à l’inspiration que lui apporte la passion aliénante. Peu importe le départ d’Olivier de Magny puisqu’elle peut l’évoquer en jouant du luth.
« Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne pouvoir rien fors que toy comprendre
Je ne souhaite encore point mourir
Mais quand mes yeux je sentiray tarir
Ma voix cassée et ma main impuissante
Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante
Prirey la mort noircir mon plus clair jour » (Sonnet XIV, vers 7 à 14)
Il serait bien plus triste de ne pas avoir aimé que d’en être déçue. Je pense alors à la fin de cette chanson de Georges Brassens, Le 22 septembre : « et c’est triste de n’être plus triste sans vous ! » Étonnante éternité des sentiments exprimés par Louise Labé !
Personne n’a su mieux que Louise Labé exprimer la passion amoureuse, ses subtilités, ses contradictions, ses sensations. La force de sa poésie tient tout à la fois dans l’expression de sa sensibilité personnelle et dans sa façon de la formuler si profondément humaine et universelle. Même si l’œuvre qui nous est parvenue est ténue (un seul volume !), elle est une figure majeure de la Renaissance française et de ce qu’on a appelé « l’École de Lyon. »
Pour aller plus loin :
La postérité s’est parfois fourvoyée à son sujet, suscitant légendes et fictions dès le seizième siècle. Il faut attendre le XIXe siècle pour qu’elle soit redécouverte. En 2004-2005 et en 2024, elle est au programme de l’agrégation de Lettres modernes. Désormais il est possible de la lire dans la célèbre collection de la Pléiade où ses Œuvres complètes sont publiées en 2021.
K comme Frantz KAFKA (1883 – 1924)
K… j’ai comme l’impression désagréable que, là, nous n’allons pas rigoler ! D’abord, pas facile de trouver un nom français d’écrivain célèbre commençant par cette lettre même en jouant sur les prénoms : Kader, Karim, Khan ? … Là encore, heureusement que l’art n’a pas de frontière. J’ai trouvé un Yacine Kateb, « étoile du Maghreb » (1929 – 1989) et à « l’influence capitale et méconnue ». C’est en tous cas ce qu’en dit l’anthologie Robert des grands Écrivains de langue française ! Cela m’incite à une profonde réflexion philosophique sur la relativité et la versatilité de la célébrité mais là n’est pas le sujet du jour.
Je lui préfère un Tchèque germanophone mais traduit en français, parce qu’il a influencé notre littérature et de ce fait, en devient un « incontournable » : Franz Kafka (Prague 1883 – Kierling 1926). Il nous a même laissé un adjectif, signe selon mon avis et ma théorie personnels, d’une célébrité pérenne.
Mais voici que se pose un nouveau problème : comment trouver des mots commençant par K pour faire mes titres de paragraphes, comme dans les autres chroniques littéraires alphabétiques ? C’est absurde, oppressant, incompréhensible… me voilà plongée dans une atmosphère… kafkaïenne !
K comme (mauvais ?) karma :
Tout semblait pourtant bien commencer. Frantz Kafka est le seul fils d’une riche famille du quartier juif de Prague, appartenant à l’époque à l’empire austro-hongrois. Il est de langue germanique ce qui montre que dès le début, rien n’est vraiment simple en ce qui le concerne. Il est néanmoins destiné à une vie confortable en reprenant les affaires de papa. Mais ce n’est pas ce qu’il souhaite. Sa mère avec qui il entretient un rapport intense, est réputée spirituelle et intelligente. Cependant elle a perdu deux garçons avant lui et il a l’impression qu’elle s’occupe trop d’eux à son détriment. Ses relations avec son père commerçant, sont difficiles. Le petit Franz supporte mal son autoritarisme. Il l’évoquera plus tard sous la figure d’un vautour. Hypersensible, solitaire, il est de santé fragile.
En résumé, il est mal à l’aise chez lui et dans sa propre personne. Pour noircir encore plus le tableau, rappelons que l’époque ne favorise pas les juifs et ses trois plus jeunes sœurs sont d’ailleurs déportées et assassinées dans le ghetto de Lödz et à Auschwitz pendant la deuxième guerre mondiale.
Franz Kafka pendant ses études, s’intéresse à la littérature, l’histoire de l’art, à la langue germanique (il vivra d’ailleurs plusieurs années à Berlin par la suite). Il voyage un peu et obtient un doctorat de droit en 1906. Entre-temps, en 1901, il fait la connaissance du poète Max Brod, son plus proche et fidèle ami tout au long de sa vie et même au-delà comme nous le verrons à propos de son œuvre.
Frantz Kafka gagne sa vie en travaillant pour une compagnie d’assurance pour les accidents des travailleurs du royaume de Bohême. Même s’il méprise cette situation, il n’en est pas moins apprécié par ses employeurs et y reste jusqu’à sa retraite prématurée en 1922. Il a pour tâche de limiter les risques de sécurité des ouvriers qui peinent sur des machines dangereuses. Il a la réputation d’être plutôt conciliant avec les victimes parfois handicapées à vie. Son emploi l’amène à visiter des usines et trouver de l’inspiration pour ses œuvres illustrant l’aliénation et l’absurdité de situations.
Il voyage lors de ses vacances et découvre avec plaisir des nouveautés comme les aéroplanes. Il fréquente aussi des cercles anarchistes mais sans s’engager vraiment et le sioniste Hugo Bergmann.
Question amour, c’est plutôt compliqué. Ses relations tournent court. En 1912, il rencontre la Berlinoise Felice Bauer (1887 – 1960) avec qui il entretient une correspondance intense. Mais leurs rares rencontres conduisent à des fiançailles aussitôt rompues. Il envisage une union en 1919 avec Julie Wohryzek (1891 – 1944) mais son père refuse catégoriquement ce mariage. Il a également une liaison courte et intense avec la journaliste et écrivaine tchèque Miléna Jesenska (1896 – 1944) mais se sent mal à l’aise avec cette femme trop brillante qui pourtant le comprend bien. En 1923 Dora Diamant (1898 – 1852) devient sa compagne et sous son influence se transforme en sioniste convaincu au point d’envisager d’émigrer en Palestine. Elle reste à ses cotés jusqu’à sa mort.
Faut-il déduire de ces difficultés à se lier avec une femme qu’elles seraient un signe d’homosexualité ? La question a été posée et fait encore débat mais on n’en sait rien et finalement, est-ce bien utile d’en parler ? L’important n’est-il pas son œuvre ? Disons pour clore ce débat avorté, qu’il aurait vu son statut d’écrivain comme un handicap à une vie de famille traditionnelle.
On est sûr, en revanche, que sa santé fragile n’a rien arrangé. Il est stressé, dépressif et hypocondriaque. Il souffre de migraines, insomnies, constipations qu’il cherche à soigner avec des cures et un régime strictement végétarien. En 1917 il apprend qu’il est atteint de tuberculose et part en préretraite en 1922. Il meurt au sanatorium de Kierling près de Vienne à quarante ans, en 1924. Il est enterré à Prague.
K comme kiosque :
Kafka est considéré comme l’un des plus grands écrivains allemands puisqu’il écrivait dans cette langue. Mais c’est surtout grâce aux traduction et publication françaises de ses ouvrages en 1962 qu’ils sont connus dans de nombreux pays.
Romans, nouvelles, lettres, pièces de théâtre… on peut considérer que Kafka a écrit un ensemble important, d’autant plus qu’il se vouait régulièrement depuis sa jeunesse et totalement à cette activité littéraire. « Je sens que lorsque je n’écris pas, une main inflexible me pousse hors de la vie » (lettre à Félice Bauer)
Mais il a peu édité de son vivant, seulement quelques courts récits, comme La Métamorphose et Le Verdict. Nous aurions même pu ne jamais en entendre parler car l’auteur a détruit lui-même certains manuscrits et demandé à son ami Max Brod de bruler le reste après sa mort. Heureusement, celui-ci n’a pas exécuté les dernières volontés. En 1933, la gestapo saisit à Berlin, dans l’appartement de Dora Diamant, environ vingt journaux, trente-cinq lettres et au moins une pièce de théâtre, tous considérés comme définitivement perdus. C’est pour ces raisons que nous ne connaissons qu’une partie de l’œuvre de Kafka qui peut parfois sembler inachevée.
La Métamorphose, Le Procès, le Château, La Colonie pénitentiaire pour ne citer que les plus connus, dégagent une atmosphère singulière et cauchemardesque. Les personnages sont perdus, déboussolés dans un environnement qu’ils ne comprennent pas. Cet univers « kafkaïen » renvoie à quelque chose d’absurde, d’illogique, d’incompréhensible. Ils se démènent dans une sorte de labyrinthe où ils se retrouvent enfermés sans savoir comment et dont ils ne trouvent pas l’issue. Pas d’espoir, absurdité, culpabilisation comme un combat improbable avec une bureaucratie sans âme ni logique ! Le symbole de l’homme moderne déraciné, l’allégorie de l’aliénation et l’angoisse de la société moderne ! « Il y a un but mais pas de chemin »
K comme Kaiser de la littérature moderne :
L’œuvre de Kafka interroge sur la famille, la société et surtout la lutte de l’individu à y trouver sa place. Les critiques ont essayé de le classer dans des courants littéraires : modernisme, réalisme magique, précurseur de l’existentialisme… On y a vu une influence du marxisme, un penchant pour l’anarchisme ; on y cherche en vain des positions sionistes et Max Brod y voyait une recherche métaphysique de Dieu. Mais le constat est simple : elle est unique et indéfinissable !
Autrement dit, c’est une œuvre particulièrement riche d’interprétations qui interpelle le lecteur et ne le laisse pas indemne. Kafka définit ainsi la fonction de sa littérature : « On ne devrait lire que les livres qui nous piquent et nous mordent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? »
Le procès en est une belle illustration : le personnage est confronté à une faute qu’il ignore et se culpabilise à chercher ce qu’il a fait pour arriver à cette situation infernale.
Frantz Kafka est donc l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, rompant avec la littérature du XIXe siècle, comme ses contemporains Virginia Woolf et Marcel Proust. L’atmosphère de ses œuvres doit beaucoup à un langage qu’il maitrise parfaitement. Mais surtout, sa grande nouveauté, tient dans le point de vue interne choisi : celui exclusif du protagoniste et le lecteur n’a pas plus d’explication que lui sur sa situation cauchemardesque. Cela crée forcément une empathie avec ce personnage désemparé et elle est génératrice d’angoisse, de réflexion voire d’introspection. La métamorphose en est un bel exemple : le protagoniste se réveille un jour transformé en une sorte de cafard géant dégoutant, rejeté par sa famille. On peut l’interpréter comme une fable. Mais si on considère le point de vue interne, on comprend que l’on a la transcription de ce que ressent le personnage : malade, il ne peut plus ramener de paye à ses parents qui l’exploitent et devient une chose inutile dont ils finissent par se débarrasser. Gregor Samsa ne s’est pas transformé en insecte monstrueux mais c’est ainsi qu’il est considéré par ses proches. Il le ressent au plus profond de lui-même, ne comprend pas comment sa situation a pu changer du jour au lendemain et surtout, comment il pourrait retrouver sa valeur passée. Il n’a pas la force de réagir, surtout pas de se révolter et s’abandonne à son funeste sort. Et si on veut aller encore plus loin dans l’interprétation, on pourrait voir dans cette nouvelle, une prémonition historique : l’allégorie du sort des juifs sous le régime nazi.
J’ai dit au début de cette chronique que nous n’allions pas rigoler… certes… mais qui n’a pas lu Frantz Kafka ne peut pas cerner de l’intérieur de son être, l’immense angoisse due aux transformations du XXe siècle… un drame hélas éternel et cyclique face à la tentative de déshumanisation orchestrée par ce que l’homme peut faire de plus abjecte : barbarie, massacre, guerre.
J comme Jean de Joinville (1225 – 1317)
Pour les J. j’aurais pu choisir Alfred Jarry ou James Joyce mais je préfère sortir de notre moyen âge, une pépite, un homme à la destinée extraordinaire et dont l’œuvre se confond avec sa vie et ses rêves… et avec pas un « Je » mais deux, double initiale : Jean de Joinville (1225 – 1317)
J comme jeunesse
Jean de Joinville appartient à une famille de la haute noblesse champenoise mais peu fortunée. Il reste de son château quelques ruines sur une colline dans sa ville d’origine, Joinville en Haute-Marne. De sa jeunesse on ne sait pas grand-chose sinon qu’il perd très tôt son père Simon et que sa mère exerce la régence en Champagne. Comme il n’est pas l’ainé on peut raisonnablement penser qu’il était plus destiné à l’église qu’à l’armée et a reçu une éducation religieuse soignée. Mais la mort prématurée de son frère aîné Geoffroy vers 1232-1233 le met en possession de la seigneurie de Joinville ainsi que de la charge héréditaire de sénéchal de Champagne. Il appartient à la cour de Thibaut IV, comte de Champagne où il reçoit une éducation de jeune noble : lecture, écriture, rudiments de latin. C’est là qu’il rencontre celui qui donnera un sens à sa vie : Louis IX.
J comme Jérusalem
Lorsque le roi Louis IX, après un vœu prononcé pendant une grave maladie, part en croisade en 1248, Jean de Joinville décide de le suivre. Il n’a que vingt-trois ans et laisse derrière lui son épouse et deux enfants. Il reste en terre sainte et surtout en Egypte de 1248 à 1254.
Jean de Joinville est fait prisonnier avec le roi et d’autres chrétiens, au cours de la retraite qui suivit la défaite de Damiette en 1250. Le 6 mai ils sont libérés contre une rançon énorme et rejoignent la ville d’Acre.
Jean de Joinville pousse le roi à rester en Egypte. Leur vie n’a rien à voir avec les rigueurs d’un camp militaire. Il découvre une civilisation raffinée avancée sur le plan scientifique. Jean de Joinville obtient deux-mille livres de rente annuelle afin de rester à service de Louis IX. Il s’entoure de compagnons, Champenois pour la plupart, et reconstitue autour de lui un important corps de bataille. Le jeune seigneur, si modeste auparavant, mène désormais grand train. Il devient l’intime du roi, conversant avec lui, l’accompagnant dans ses expéditions, partageant son existence. Louis IX s’occupe alors de fortifier les places fortes au pouvoir des chrétiens avant de revenir en France.
J comme jouir tranquillement
De retour en Champagne Jean de Joinville s’applique à réparer les misères causées par son absence. Il vit tour à tour à Paris et en Champagne pieusement mais sans fuir les bonheurs quotidiens. En 1261, après la mort de sa première épouse Alix de Grandpré, il se marie avec Alix de Reynel dont il aura quatre fils. En 1268, le sénéchal refuse d’accompagner le roi à une nouvelle croisade. Il a raison puisque cette huitième expédition, désastreuse, voit la mort du roi à Tunis en 1270.
Fin de vie : Jean de Joinville à soixante-dix-sept ans, épouse en troisièmes noces Marguerite, fille d’Henri II, comte de Vaudrémont. Il meurt à plus de quatre-vingt-treize ans, près de cinquante ans après son roi. Ironie du sort et jeu des alliances, pour cet homme profondément attaché à sa Champagne natale : après sa mort, la maison de Joinville passe de la cour de Champagne à celle de Lorraine du fait du mariage d’un de ses fils avec une nièce de sa troisième femme. Jean de Joinville a donc, pour descendant, Claude de Lorraine… et l’actuel roi Charles III !
J comme jugement de l’histoire
On connaît deux œuvres de Jean de Joinville :
L’une est peu connue. Il s’agit d’un petit ouvrage qui atteste la profondeur de sa foi et sa culture religieuse. Il a été composé à Acre pendant l’hiver de 1250-1251 après son retour de captivité, intitulé Li romans as ymages des poinz de nostre foi. C’est un commentaire du Credo.
L’autre, par contre a fait la gloire de son auteur : Jehan de Joinville est le chroniqueur et biographe du roi Louis IX. Le livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looÿs est un recueil de souvenirs qui met en valeur les vertus de son bien-aimé souverain. La composition de la Vie de saint Louis est complexe car le récit ne suit pas la chronologie des événements. Il est conçu comme un triptyque : le début évoque les premières années du règne tout en ajoutant des exemples et anecdotes sur le roi afin de démontrer sa sainteté ; dans la partie centrale sont racontés le séjour outre-mer, la croisade malheureuse qui aboutit à la perte de Damiette et le rôle joué par le roi dans le royaume de Jérusalem ; enfin dans une dernière partie, Jean de Joinville mêle le récit des dernières années de son règne, sa mort, sa canonisation et des témoignages édifiants. Ainsi l’auteur de la Vie de saint Louis construit-il une image superbe de la sainteté du roi.
La biographie tend à l’hagiographie, non sans une certaine naïveté. La simplicité et la sincérité des propos, le ton familier pour évoquer des scènes quotidiennes ou pour faire surgir des souvenirs personnels, font le charme de ce livre.
L’ouvrage a été composé par le sénéchal de Champagne à la fin de sa vie, à la demande de Jeanne de Navarre, reine de France, vers 1303. Mais elle meurt en 1305 avant que le livre soit achevé. Il est donc dédicacé à son fils, le futur Louis le Hutin en octobre 1309 et prend une dimension didactique : Jean de Joinville propose en exemple le récit du règne et de la vie de Louis IX, à ses successeurs.
Son œuvre a marqué notre histoire comme notre littérature
D’une part, des extraits (écrits avant la version finale) ont permis la canonisation de Louis IX prononcée en 1297 par Boniface VIII. À partir de 1271, la papauté mène une longue enquête à son sujet. Comme Joinville a été l’intime du roi, son conseiller et son confident, son témoignage en 1282 est très précieux pour les enquêteurs ecclésiastiques. Pour être canonisé, une vie très sainte ne suffit pas, il faut avoir accompli au moins un miracle. Jean de Joinville témoigne d’une anecdote significative : sur la mer où les bateaux ont été séparés, un marin ne sachant pas nager tombe à l’eau. Il pense alors fortement au roi ce qui le maintient à la surface et miracle, arrive alors un autre bateau qui le récupère.
D’autre part, Jean de Joinville est considéré comme le premier chroniqueur de notre littérature. Cela veut dire qu’il relate des événements réels auxquels il a participé. Mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un ouvrage historique : il n’a pas le recul et la rigueur scientifique exigés pour un historien. Pas de journalisme avant l’heure non plus car il y raconte des anecdotes dont il a été témoin et n’hésite pas à se mettre lui-même en scène et exprimer son vécu. Il esquisse ainsi son propre portrait : très pieux mais non saint, avec un esprit curieux, de l’indépendance et du franc parler. Son attachement profond pour son pays natal, le royaume de France bien sûr, mais surtout pour la Champagne, donne l’une des clefs de cette subjectivité : avec Jean de Joinville, l’histoire du royaume de France et de la croisade à laquelle il a participé, sont inséparables de l’histoire de la Champagne.
Pour aller plus loin :
On peut s’intéresser aux chroniqueurs qui ont suivi Jean de Joinville : Jean le Bel, le Liégeois (1290 – 1370) et Jean Froissard (1337 – 1410). Eux aussi racontent une guerre, celle de cent ans. Ils mêlent des faits réels auxquels ils ont assisté voire participé, avec des commentaires personnels : de quoi découvrir la vie des preux chevaliers de cette époque. Pour le peuple par contre… heureusement que par la suite les historiens s’en occuperont !
Pour comprendre l’attachement de Jean de Joinville à sa Champagne natale, rien de mieux que d’aller se promener dans son village natal : Joinville en Haute-Marne. Il ne reste que quelques ruines de son château en haut de la colline qui surplombe le village mais les petites rues aux maisons anciennes méritent une promenade. À noter qu’il existe encore un château à Joinville, près du bief qui arrose la ville mais il est postérieur au chroniqueur et présente un exemple d’architecture de la Renaissance.
I comme IONESCO
Pour les « I », je n’ai pas vraiment le choix car ce n’est pas un début de nom fréquent dans la littérature française. Même en jouant sur les prénoms, je n’en vois pas beaucoup, du moins pas assez d’auteurs qui ont innové au point de marquer notre histoire littéraire. Heureusement, là encore, comme pour Homère, la culture n’a pas de frontières. Côté norvégien je trouve le dramaturge Henrik Ibsen (1828-1906) qui accompagne la modernité et illustre les changements familiaux. Mais je lui préfère un natif de Roumanie qui se fait naturaliser Français, révolutionne notre théâtre et finit Académicien :
I comme Eugène Ionesco (Satlina, Roumanie 1909 – Paris 1994)
I comme intermittent
La Quête intermittente est le titre qu’Eugène Ionesco donne à son autobiographie publiée par Gallimard en 1987. Il débute sa vie et se forme entre deux pays, deux mondes différents entre lesquels il va et vient. Il nait en Roumanie, sous le nom d’Eugen Ionescu, d’un père roumain et d’une mère française. Mais il arrive très tôt en France où son père achève son doctorat de droit. En 1916, lorsque la Roumanie entre dans le conflit mondial, celui-ci retourne à Bucarest laissant et délaissant femme et enfants. En 1922 après son divorce et remariage, il obtient la garde de ses fils et fille. Voici Eugène de nouveau en Roumanie qu’il quitte sans regret en 1926 pour rejoindre sœur et mère en France. Il étudie la littérature française à l’université et fait une brève carrière de professeur de Français à Bucarest où il se marie en 1936. Il compose quelques poèmes et publie quelques écrits qui le placent dans l’avant-garde roumaine. Il se fixe définitivement en France en 1942 et est naturalisé en 1950. À partir de cette date, sa vie se confond avec son œuvre. Il est élu à l’Académie française en 1970. Il meurt en 1994 couvert de distinctions et de récompenses internationales.
I comme Innovateur
Eugène Ionesco a écrit un roman (Le Solitaire 1973), des Contes pour Enfants de moins de trois ans (1976) et quelques écrits de jeunesse comme Hugoliade et Non. Mais c’est par son théâtre qu’il a marqué notre littérature.
Le vingtième siècle est celui de toutes les innovations, voire révolutions en littérature et plus généralement en art : dadaïsme, surréalisme, nouveau roman… tout est sujet à métamorphoses et découvertes. Le théâtre, en outre, doit se confronter à un rival populaire qui aurait pu l’écraser complètement s’il ne s’était pas renouvelé : le cinéma. Difficile dans ce contexte de maintenir l’attention du spectateur avec juste une intrigue, aussi passionnante soit-elle. Ionesco relève le challenge : le plus important dans ses pièces n’est pas l’enchainement des faits mais le langage ou plutôt la non communication. Loin de fuir les clichés et les stéréotypes, il les accumule. Il joue aussi sur la dissonance entre les répliques, les gestes et les sons qui n’ont plus de liens entre eux : par exemple, dans La Cantatrice chauve, lorsque la pendule sonne dix-sept coups, l’acteur dit « il est neuf heures ».
Les personnages sont secondaires, dépassés par les objets qui avant Ionesco, n’étaient qu’accessoires : un cadavre qui se met à grandir (Amédée), des chaises qui s’accumulent (Les Chaises), des morts qui s’entassent (La Leçon), des rhinocéros qui se multiplient (Rhinocéros), une mariée qui pond des centaines d’œufs (L’Avenir est dans les œufs).
Le registre lui aussi n’a plus de sens. Le théâtre classique séparait drastiquement comique et tragique ; le Romantisme au nom du réalisme, les fait cohabiter dans une même scène ; Ionesco, lui les confond : ces farces sur la vanité des relations humaines laissent un goût amer qui plonge le spectateur dans le tragique d’une vie sans but ni sens.
« Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique. Le comique n’a pas d’issue » (Ionesco in Notes et contre-notes)
Pas étonnant que l’on définisse le théâtre de Ionesco comme celui de l’Absurde.
I comme iconoclaste
Pour sa première pièce La Cantatrice chauve, Ionesco bouleverse le théâtre et prend le contre-pied de tout ce qui était représenté avant lui : le titre n’a rien à voir avec l’intrigue qui d’ailleurs n’existe pas ; les personnages Smith et Martin sont n’importe qui, ils parlent pour ne rien dire, sans communiquer entre eux, enchainant les phrases sans logique semblant tirées d’une méthode d’apprentissage de langues étrangères de l’époque (méthode Assimil). Dans cette farce où le langage tourne à vide, le comique côtoie le tragique. On a défini cette œuvre comme une anti-pièce ou une tragédie du langage. Elle attire peu de spectateurs à sa création mais reçoit le soutien des amateurs de l’avant-gardisme. Reprise en 1957 au théâtre de la Huchette dans le quartier latin parisien, elle est jouée depuis régulièrement (avec seulement une interruption pendant mai 1968). Elle est aussi la plus étudiée de notre répertoire dramatique.
I comme idées
Même le non-sens acquiert une signification : Eugène Ionesco dénonce le conformisme qui touche toutes les classes de la société. Surtout, lui qui dans les années 1930 avait vu en Roumanie la montée du fascisme, il témoigne de cette hystérie collective qui saisit les peuples et les conduit au totalitarisme : comme cette « rhinocérite aigüe » qui se répand en ville puis dans le monde et transforme les humains en des bêtes sauvages. Faut-il pour autant faire de Ionesco un idéologue ? Certainement pas ! Il le refuse ce qu’il appelle « le théâtre à thèse » de Berthold Brecht ou Jean-Paul Sartre et qui fait passer l’idée avant la création. L’art est dans la surprise et non dans une tribune qui « impose des réponses avant de poser des questions » (Ionesco in : Notes et contre-notes) « J’espère que mon théâtre a plus d’humour que de polémique » (ibid.)
I comme interprétations
Le théâtre d’Eugène Ionesco représenté dans de petites salles du quartier latin parisien dans les années cinquante a conquis les surréalistes comme Breton, Queneau, Tardieu puis des critiques comme Alain Robbe-Grillet. Son audience s’est élargie au point de devenir internationale. On l’étudie dans les facultés et on le joue toujours, tant en Europe qu’aux États-Unis. En 1990 son Théâtre complet est entré dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade.
Ce succès tient évidemment à la nouveauté, l’originalité et l’audace de ses pièces mais aussi au soin que Ionesco a apporté à leur diffusion et à leur explication.
D’une part, il était très rigide à propos des mises en scène, refusant toutes les coupures ou les aménagements, multipliant les didascalies pour ne laisser aucun libre arbitre aux metteurs en scène. On soutient parfois qu’il y a deux créateurs pour une pièce : l’auteur du texte et le metteur en scène. Ionesco va rigoureusement à l’encontre de cette affirmation : il est et tient à rester l’unique concepteur de ses œuvres. Ainsi, au fil du temps, ont-elles gardé toute la force et les effets de surprise voulus au départ.
D’autre part, Ionesco est l’auteur d’essais où il explique ses desseins et impose sa vision du théâtre : Notes et contre-notes (1962), Journal en miettes (1967), Présent passé, passé présent (1968), Découvertes (1969), Entretiens avec Claude Bonnefoy (1966) et Entre le rêve et la vie (réédition des Entretiens… en 1977) Il me fait penser à ces tableaux monochromes et autres œuvres surprenantes dont l’intérêt essentiel réside dans le discours de leur créateur : il explique qu’un urinoir accroché au mur ou un balai et un seau au milieu d’une pièce vide, sont des manifestations géniales d’une idée existentielle du monde, de l’humanité et de la vie. C’est peut-être vrai après tout ? Une cuvette et un pot de chambre en émail du dix-neuvième siècle ne sont-ils pas devenus des pièces de collections que l’on expose volontiers dans son intérieur ? Quoi qu’il en soit, les pièces de Ionesco ont marqué leur époque et traversent le temps sans prendre une ride, témoignant toujours avec la même originalité de l’absurdité du conformisme et de toutes les formes de totalitarisme.
Pour aller plus loin :
Certes l’idéal serait d’aller au théâtre de la Huchette à Paris… mais sur internet on peut trouver des interprétations plus ou moins pirates des pièces les plus connues d’Eugène Ionesco. Parmi elles, Rhinocéros, qui fut jouée pendant un an à La Comédie de Reims. La vidéo s’est multipliée comme par magie pour atterrir dans toutes les classes de lycée en France et à l’étranger. Certes des droits d’auteur ont été perdus, mais quel succès ! Il faut parfois choisir entre la juste rémunération de son travail ou une célébrité qui défie le temps et les frontières !
Pour chroniquer un de nos incontournables de la littérature française commençant par H, un nom s’imposerait d’emblée : Victor Hugo ! Un monument qui a écrit des centaines de milliers de pages, certaines géniales, d’autres plus communes et pour la plupart, très touchantes. Le guide suprême des extraits à étudier, voire à apprendre par cœur, des établissements scolaires depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, des comptines de la maternelle aux dissertations savantes post bac ! C’est tellement facile et évident… que cela me dérange un peu. J’aime un tantinet d’originalité et la profusion de nos talents littéraires me permet des détours inattendus. En outre, j’ai déjà présenté plusieurs écrivains du dix-neuvième siècle et recommencerai sans doute encore : je n’ai de ce fait, pas envie d’en rajouter un tout se suite, notre littérature ne se limitant à un seul siècle.
Encore faut-il trouver l’équivalent d’un monstre aussi sacré qu’Hugo ! Huymans, Hoffman voire Hitchcock ne sont pas dénués d’intérêt mais ont du mal à faire le poids. C’est alors que je me dis qu’un auteur incontournable de notre littérature française n’est pas forcément un natif de l’hexagone qui écrit dans la langue de Molière et s’inspire uniquement de nos clochers locaux. L’art n’a pas de frontières géographique ou temporelle.
Je choisis donc un autre monument sur lequel repose notre culture, avec un H comme Homère (VIIIe siècle avant notre ère ?)
H comme un bel Hellène :
J’extrapole un peu en écrivant « bel » car, en fait, on ne sait pas grand-chose du physique d’Homère, les sculptures le représentant lui étant postérieures d’au moins deux siècles. Et quand j’écris « pas grand-chose », comprenez que nous sommes à la limite d’un vide sidéral.
Serait-il pour autant « Hellène », autrement dit grec ? Peut-être. Plusieurs villes égéennes se disputent le privilège d’être son lieu de naissance. Homère aurait commencé sa vie à Smyrne (aujourd’hui à Izmir, en Turquie), vécu à Chio et serait mort à Ios, l’une des îles des Cyclades, au huitième siècle avant notre ère.
Son nom nous donnerait-il des précisions ? Homère signifierait « aveugle » mais aussi « otage » ou « celui qui suit ». Aurait-il été un prisonnier de guerre amené en Grèce pour y chanter ses vers ? Mystère total. Serait-il aveugle, de naissance ou par maladie ? La cécité est souvent attribuée aux poètes et devins car cet handicap aurait permis de stimuler la mémoire et passait même pour un don des muses : elles enlevaient la vue pour rendre les chants plus doux et l’inspiration plus profonde. L’antiquité représente donc communément un poète comme un aveugle, mais rien ne prouve que ce fut le cas d’Homère.
Huit biographies dont certaines sont faussement attribuées à Plutarque et Hérodote, ont été écrites avant notre ère sans donner plus de certitudes, bien au contraire puisque la légende s’en mêle. Homère serait natif d’Ithaque et fils de Télémaque (donc petit-fils d’Ulysse) ; ou son véritable nom serait Mélesigénès, né du dieu fleuve Mélès et de la nymphe Créthéis. On le dit aussi cousin d’Orphée.
La langue d’Homère est archaïque même par rapport au VIIIe siècle avant notre ère et emprunte des mots de différents dialectes ce qui laisserait supposer qu’il ne fait que reprendre des chants plus anciens et de différentes origines ; vaste débat qui a conduit au dix-septième siècle à la « question homérique » qui n’a pas été résolue et à propos de laquelle je renonce à prendre parti.
Par contre, il est sûr que, s’il a existé, Homère était un « aède » autrement dit un poète, qui voyageait entre les cités grecques pour y chanter ses vers, accompagné d’une lyre. Nulle œuvre ne fut autant reprise, chantée et écoutée que la sienne. Dès le VIIe siècle circulent en Grèce, des groupes d’« homérides », dont les plus connus étaient ceux de l’île de Chio, qui se déclaraient ses descendants. L’œuvre se répand dans tout le monde grec. Vers 540 avant J.-C., à Athènes, sous le gouvernement de Pisistrate, les textes homériques auraient été « publiés », avec l’obligation de les réciter en entier aux Grandes Panathénées, les plus importantes festivités rituelles de la cité. Homère devient dès lors le poète par excellence et occupe une place capitale dans l’éducation grecque : les enfants apprenant à lire et répéter à haute voix les plus beaux passages de ses œuvres.
H comme Héros
Homère est principalement connu comme auteur de l’Illiade et l’Odyssée : divisées chacun en vingt-quatre chants, appelés rhapsodies (œuvres d’un rhapsode, sorte de barde itinérant) par les Anciens. Elles constituent le plus vaste ensemble de la littérature grecque, un peu moins de 16 000 vers pour la première et un peu plus de 12 000 pour la seconde.
Chacune met en valeur un « héros », un surhomme, mi-mortel, mi-dieu, doué d’un attribut supérieur à la moyenne des humains : une force exceptionnelle pour Hercule par exemple. Dans l’Illiade, il s’agit d’Achille normalement immortel puisque sa déesse de mère l’a trempé dans le Styx infernal à sa naissance… mais aussi divine qu’elle ait été, elle n’en était pas plus futée pour autant ! Elle tenait son fils par le talon et n’a pas pensé, cette sotte, à mouiller aussi cet élément corporel. Il devint donc son point faible qui entraina plus tard sa perte. Dans L’Odyssée, c’est Ulysse et sa ruse exceptionnelle qui lui permet de venir à bout de tous les pièges que l’imagination fertile de dieux, met sur sa route. Il est en outre, un séducteur auquel ne résistent pas des maitresses femmes aussi importantes que lui comme la magicienne Circé, la reine de Carthage Didon et la nymphe Calypso dont il a d’ailleurs deux enfants pendant que sa fidèle épouse Pénélope tisse et détisse une toile en l’attendant : la Grèce antique n’est pas connue pour sa parité homme-femme !
L’Illiade et l’Odyssée sont deux œuvres dissemblables bien que l’une apparaisse comme la suite de l’autre. La première est centrée sur un court épisode de la guerre de Troie, dans un seul lieu, sous les remparts de la cité assiégée par les Grecs : la colère d’Achille. D’abord il refuse de combattre parce qu’on lui a retiré la captive passionnément aimée ; finalement il se livre à un combat titanesque lorsque son ami a été tué. La seconde raconte le retour contrarié d’Ulysse sur son ile d’Ithaque après la chute de Troie. Elle est conçue comme une longue errance à travers une suite d’épisodes dans des lieux très différents et qui s’enchainent sans forcément de liens entre eux.
Homère est également l’auteur d’un récit satirique : la Batrachomyomachia ou « la bataille des grenouilles et des rats » une parodie de l’Illiade. On lui attribue aussi Margitès, un poème comique qui présente un parfait abruti ignorant même qui de son père ou de sa mère, l’a mis au monde. L’aède nous a, en outre, légué une collection de courts hymnes connus sous le nom de Hymnes homériques.
H comme héritage
Mais alors, pourriez-vous m’objecter, pourquoi ressortir des limbes de Chronos, un poète aussi vieux et dont l’existence n’est même pas assurée ? Pourquoi inclure dans notre histoire littéraire un auteur qui ne parlait pas notre langue et n’a jamais pu supposer que la France existerait un jour, des siècles après lui ? Tout simplement parce qu’il en est un des deux piliers fondamentaux !
Homère en effet invente le genre épique, l’épopée qui raconte les exploits d’un héros. Sans lui, pas de Superman ou de Goldorak, ni même de Perceval ou de Père Goriot ! Mais il crée aussi les premières comédies connues. Du récit de la guerre de Troie à nos jours, une infinité d’artistes, des écrivains mais aussi des peintres et des cinéastes, s’en sont inspiré. Virgile, Voltaire, Montesquieu entre autres ou Victor Hugo se réfèrent à Homère. On peut évoquer également le roman Ulysse de James Joyce ou Les Ailes du Désir, film de Wim Wenders et pourquoi pas un dessin animé dont l’action se situe dans l’espace, Ulysse 31. Certes on peut lire ou regarder ces œuvres sans remarquer les références à Homère mais c’est passer à côté de développements qui amène notre esprit à créer des liens entre les créations et les époques, ce que l’on appelle plus simplement : la culture. On peut citer « les pourceaux de Circé, le talon d’Achille, la voix de Stentor, les chants de sirènes, passer de Charybde à Scylla etc… » sans comprendre de quoi il s’agit mais n’est-il pas plus jouissif de se représenter en même temps la colère d’Achille ou les pérégrinations d’Ulysse ?
On l’aura compris, Homère n’est pas seulement un incontournable de notre littérature mais un fondement de la culture européenne.
Et pour aller plus loin :
Si ce n’est déjà fait, il convient de se plonger dans les récits de l’Illiade et l’Odyssée, où il est question de vie, de mort, de jalousie, d’amour passionné, de rêves et de réalité, bref, tout ce qui fait le caractère de l’humain à travers les âges. Mais comme on avance moins vite à cloche pied que sur deux jambes, pourquoi ne pas aussi faire reposer nos connaissances sur l’autre fondement de notre culture européenne : la Bible.